Un castor comme thérapeute dans Le castor de Mohammed Hasan Alwan

Les Assises Internationales du Roman portent vraiment bien leurs noms puisqu’elles proposent un véritable tour du monde : après l’Asie avec le Japon et la Chine, les Etats-Unis avec Nickolas Butler et Lionel Shriver ou Israël avec Zeruya Shalev, sa programmation nous emmène en Arabie Saoudite avec Mohammed Hasan Alwan, diplomé en informatique de l’université du Roi-Saoud. En 2006, il déménage pour Portland en Oregon et termine son diplôme de MBA, il s’inscrit à l’université de Carleton à Ottawa en doctorat de Marketing international. Il vit actuellement à Ottawa et publie de nombreux articles dans la presse arabophone et anglophone. Il a déjà publié quatre romans et un recueil de nouvelles. En 2009/2010, il est sélectionné pour participer au programme Beyrouth 39. En 2013, son premier roman, Le castor, à être traduit en français lui permet d’être sélectionné parmi les six finalistes du Prix international de la fiction arabe, plus connu sous le nom de Booker Arabe. Il fait partie de la nouvelle vague des jeunes écrivains en langue arabe que nous avons la chance de découvrir grâce à la Villa Gillet à l’occasion d’une table ronde « au coeur des émotions » le samedi 30 mai à 19h30 aux Subsistances mais aussi pour une rencontre qui promet d’être exceptionnelle à l’hôpital Saint Joseph-Saint Luc le jeudi 28 mai à 18h30. Pour ceux qui n’habitent pas Lyon, il est possible également possible de le rencontrer à la médiathèque Louis Aragon de Rive-de-Gier le 29 mai à 15h.

Rencontre avec le castor

©lapresse.ca

De sa première rencontre avec le castor, le narrateur se souvient que ses dents protubérantes lui avaient rappelé celles de sa sœur Noura avant que sa dentition ne devienne « un véritable chantier en construction ». Quant à son fessier, la ressemblance avec celui de sa sœur Badriyah l’avait frappé. Puis l’animal le toisant pour savoir quelles étaient ses intentions, il avait revu le visage de sa mère, à l’annonce de son départ pour Portland, lui rabattant les oreilles avec véhémence « Il n’y a de force et de puissance qu’en Dieu ». Pour montrer au castor sa gentillesse, il lui tend à manger, extirpé sans ménagement par l’animal. S’effleurant mutuellement les membres servant à tenir et prendre, il ressent le passé empli d’angoisses et d’ambiguïtés du rongeur. La vue de cette « petite chose » qu’il n’avait jamais rencontrée dans son pays d’origine, le laisse pensif. L’animal disparut sous l’eau et les membres de sa famille s’évaporèrent aussi rapidement qu’il nageait.
Le narrateur, Ghâleb assis au bord des rives de la Willamette, réfléchit sur sa condition d’homme. Cet homme qu’il cherche à fuir à toute vitesse quand son image apparaît dans le miroir de la salle de bains. Ce visage porte des traces de cicatrices au front et au menton laissées au hasard par son père. L’empreinte perdue du premier baiser donné par Ghâna tout comme leur histoire perdu sur le chemin de la vie. Ces nuits sont des cauchemars dans lesquels sont père tient souvent le premier rôle. Il trouve que cette petite bête est bien méfiante à son regard, lui qui désire simplement avoir des amis, « se pouvait-il que lui aussi fût un voyageur égaré ? ».
On devine que le narrateur de cette histoire fui un passé très lourd à porter. L’auteur nous montre la tristesse de son exil à la recherche d’un ami à qui parler. L’écrivain nous dépeint un personnage sombre, mal dans sa peau et dans sa tête.

Castor, délivre-moi de mon passé !

Ghâleb, toujours assis sur la berge espère le retour du petit animal et son esprit s’évade de nouveau. Il se revoit dans la chambre de son père avec sa sœur Noura, peu de temps avant son mariage. Cette dernière allait épouser un garçon qui lui permettait surtout de quitter la maison et son père. Elle avait changé et se plaignait déjà du futur mari et notre père qui répondait « s’il y a un livre qui se juge à son titre, c’est bien toi ! Un livre qui moisissait dans la bibliothèque jusqu’à ce que ce brave garçon daigne s’y’intéresser. » Il se rappelle ce coiffeur à qui il enverra de nombreuses lettres, toutes aussi absurdes les unes que les autres. Ce salon où le coiffeur lui contait une multitude d’histoires politiques : la tentative d’assassinat de Reagan, l’invasion israélienne de Beyrouth, l’assassinat de Sadate, etc. Il se souvient de tous ces panneaux ou ces voitures sur lesquelles figuraient son futur ami poilu aux dents longues pour sa taille et se demandait à quoi était due cette notoriété. Il était juste l’emblème de l’état de l’Oregon ! Un festival lui était même consacré !
9782021114539Il se renseigne à la bibliothèque sur le Castor et visionne une cassette retraçant son univers et sa façon de vivre. Aussitôt une évidence lui apparaît : il n’est pas si différent de lui. Son esprit s’envole de nouveau à Riyad, sa terre natale. Sa mère avec ses « Inch’Allah » à tout bout de champ. Son emmurement dans le silence quand sa mère lui faisait des reproches sur le fait qu’à quarante ans il n’avait rien fait de sa vie. Sa cruauté à lui rappeler que son père n’avait rien fait pour lui depuis qu’il s’était remarié. Ses éternelles rancœurs dirigées contre les gens aisés de Riyad sifflent encore à ses oreilles. Il se demande ce que le seigneur a fait de toutes ses imprécations que son père et sa mère proféraient depuis plus de quarante ans : « M’accordait-il un sursis ? Ou était-ce juste un oubli ? »
Chaque visite du castor ou pensée de l’animal fait émerger en lui les souvenirs d’un passé douloureux : le divorce de ses parents, le manque de compréhension de sa famille, la religion trop présente, la ville de Riyad avec sa bourgeoisie et ses mesquineries ainsi que l’envers de son décor idyllique, le problème de son exil en Oregon. Sans oublier sa relation adultérine étalée dans le temps qui le poussera dans ses retranchements. Mohammed Hasan Alwan nous livre une histoire riche en émotions de toutes sortes. On en arrive à plaindre cet homme condamnée à s’exiler pour s’inventer un avenir. On souffre, suffoque avec lui et on se dit que la vie en Arabie Saoudite dans la ville de Riyad est bien loin des clichés de nos magazines de voyages.

La difficulté de trouver sa propre identité

Le narrateur s’identifie au rongeur dans sa façon de sans cesse construire son habitation, de se fondre en s’appropriant le décor de la nature. Se créer une protection qui assurera une longévité rayonnante stable et durable. Mohammed Hasan Alwan se sert de cet animal dans son roman comme d’une thérapie pour Ghâleb qui peine à s’accomplir en tant que personne adulte. L’empreinte de son passé prend trop de place et l’auteur nous fait partager par son écriture acerbe les blessures laissées par le souvenir. Il décrit les différents personnages sans aucune indulgence, sans jamais tomber dans la facilité de l’excès.

Un roman qui parle de la difficulté de vivre dans la société saoudienne, dans une famille ou l’homme doit suivre le chemin patriarcal et annihile tout autres désirs. Il pose aussi le problème de l’exil et la complexité de l’intégration.

Françoise Engler

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