Un coup de cœur nocturne pour le style déroutant de Sylvain Kermici

En attendant, notre focus sur les 70 ans de la Série Noire dans notre version papier qui sortira en septembre, nous vous proposons de découvrir le premier roman de Sylvain Kermici, Hors la nuit, nommé pour le Grand Prix de Littérature Policière 2015.

Un style immersif et déroutant

product_9782070147168_195x320Dans ce roman, l’auteur innove et renverse les points de vue. Pour un roman noir, les trois types de focalisation traditionnels sont assez efficaces, que ce soit le point de vue omniscient avec un narrateur qui sait tout de chaque personnage, le point de vue interne, avec un narrateur qui raconte sa propre histoire ou encore le point de vue externe, avec un narrateur qui se concentre sur l’histoire d’un personnage mais qui n’en sait pas plus sur les autres créant ainsi une tension. Dans Hors la nuit, le narrateur nous raconte son histoire du point de vue interne mais avec une subtilité, il n’utilise jamais le pronom personnel « je » pourtant symptomatique de ce type de focalisation. Il utilise le pronom « vous » et interpelle directement le lecteur en le mettant dans sa situation. Ainsi le lecteur n’est plus le simple voyeur qui découvre la vie que le personnage lui raconte mais se met à imaginer la vie du personnage comme étant la sienne. Avec son roman, Sylvain Kermici ne veut pas nous apitoyer sur le sort peu enviable de son personnage mais veut nous mettre à sa place afin que nous aussi puissions comprendre et ressentir son exclusion et son malaise.
Les phrases très courtes donnent un rythme effréné à la lecture. Au départ, l’installation du cadre est assez déstabilisante car le narrateur, pour expliquer sa situation, passe sans cesse du coq à l’âne sans transition, jusqu’à l’arrivée d’Isabelle, sa belle-sœur… Seulement ce style rapide et déstructuré sert à représenter avec minutie la toile de sa vie puis ensuite celle de ce monde qui s’effondre sous ses yeux…

« Vous vous jetez dans l’océan de parasites précédant la communication. »

Hors la nuit, hors la vie
63312471_11955917Le début du livre nous explique la solitude d’un personnage dont on ne saura jamais le nom, favorisant notre immersion dans la peau du protagoniste. Aussi cette solitude se traduit par un style très abrupt où tout s’enchaîne sans vraiment de cohérence puis la rencontre avec son frère et sa belle-sœur Isabelle stabilise un peu ses pensées et ses phrases. Isabelle, dont il est amoureux, est le catalyseur de sa relation avec un frère qu’il n’apprécie guère, mais est surtout le catalyseur de sa vie. Il est amoureux d’elle depuis longtemps et réussissait à réfréner sa passion mais sa grossesse amène sa belle-sœur à se rapprocher de lui, lui faisant perdre toute commune mesure. Commence alors son chemin dans la nuit, hors de la vie.
Son amour pour Isabelle, qui jusqu’alors lui procurait un certain équilibre, le consume à petit feu et c’est ainsi qu’il s’isole dans le noir pour ne plus la voir, ne plus penser mais est-ce possible ? Il reste cloîtré chez lui et s’exile loin du monde jusqu’à une escapade nocturne…
Effrayé par la lumière du jour qui le rend coupable, il se dissimule dans la pénombre et avance discrètement dans la ville endormie et nous décrit ses pérégrinations. Cette nuit qui lui apparaît comme un refuge le dérange également car il ne peut s’y retrouver seul et ses pas ne cessent de le guider vers Isabelle. Si bien que ni lui ni nous ne savons plus s’il rêve ou s’il déambule effectivement dans la nuit. La démence le guette et il devient un personnage hors de la réalité ; appartient-il toujours à la nuit ? A la vie ? Seule la fin nous le révèlera.

Le final nous offre un véritable morceau de bravoure littéraire qu’il ne faut rater sous aucun prétexte. Ce premier roman étonnant, dérangeant et déstabilisant nous entraîne au plus profond de l’âme humaine pour notre plus grand plaisir.

Jérémy Engler


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