Un Duel entre acteurs et personnages au TNP

Au Théâtre National Populaire de Villeurbanne, du 15 au 26 novembre, vous pourrez assister à une joute verbale prodigieuse et improbable entre des personnages et des acteurs. Cette idée folle, Six personnages en quête d’auteur, tout droit sortie de l’imagination de l’auteur italien Luigi Pirandello, est mise en scène par Emmanuel Demarcy-Mota pour nous offrir un spectacle méta-théâtral d’une justesse épatante.

Une mise en abîme perpétuelle

La pièce s’ouvre sur des techniciens qui préparent le plateau pour la répétition, puis entrent les comédiens puis le directeur. Devant nous, sur une scène de théâtre va se jouer la répétition d’une pièce de théâtre, la mise en abîme commence et nous voilà happés par ce jeu. On ne se croit plus devant un spectacle théâtral, nous voilà installé devant une répétition, l’imprégnation est totale. Les acteurs sont si convaincants qu’on en oublie qu’ils jouent des rôles de comédiens.

© Jean-Louis Fernandez
© Jean-Louis Fernandez

Au milieu de leur répétition, un groupe de six personnages s’avance et interrompt le travail de la troupe. Le père, joué par Hugues Quester, en tant que patriarche, semble diriger la famille et explique au Directeur, interprété par Alain Libolt qu’ils sont des personnages abandonnés par leur auteur qui les a créées mais ne les a pas terminés. Ils sont habités par leur drame mais il n’est pas écrit, donc ils cherchent quelqu’un pour l’écrire. Il demande au Directeur qui refuse, les tenant pour fous, puis intrigué par ce « drame » qui semble si terrible finit par accepter. S’en suit alors une deuxième mise en abîme, On voit la pièce s’écrire devant nous, le drame jusqu’alors éparpillé au sein des personnages qui, tellement imprégnés de leur caractéristiques, n’arrivent pas à s’entendre, commence à prendre forme.
Et la dernière mise en abîme est le travail de mimétisme que réalisent les comédiens. Les personnages, bien que vivants, ne sont que des types et n’ont donc pas vocation à jouer leur propre rôle, ce sont les comédiens de la troupe qui doivent s’imprégner de leur histoire et de leurs mimiques pour jouer leur rôle, provoquant un vrai problème.

Le personnage contre l’acteur

Les personnages voyant leur histoire modifiée pour des raisons de cohérence et de vraisemblance, s’insurgent contre le Directeur qui doit sans cesse affirmer son autorité et expliquer aux personnages qu’ils doivent laisser les comédiens faire leur travail.

© Jean-Louis Fernandez
© Jean-Louis Fernandez

Non seulement, ils ne sont pas contents de voir que le décor n’est pas totalement fidèle au véritable lieu où s’est déroulée l’action, mais en plus, ils critiquent les comédiens qu’ils jugent médiocres et pas à la hauteur. La tension est telle dans cette comédie que les acteurs et les personnages moquent chacun leurs conditions, intervient alors une joute verbale ridicule et pourtant pleine de sens…
La genèse du théâtre se déroule sous nos yeux, les personnages sont imprégnés d’un drame qu’ils n’ont pas vraiment vécu puisque l’auteur n’a pas fini l’histoire, aussi, ils doivent être affinés, polissés, pour ne plus être l’ombre ou le fantôme d’un personnage abandonné. Bien qu’imposants, les personnages prennent consistance et forme sous nos yeux, quelque part, c’est le brouillon du texte qui se joue devant nous. Tout le processus de création théâtrale nous est offert avec grâce, élégance et poésie. Les mots sont servis avec une aisance et une efficacité hallucinante. Tous les propos tenus par le Père sur le rapport du personnage à son histoire, à son existence, à son rôle dans le théâtre sont des réflexions passionnantes et vraiment intéressantes sur la densité et l’importance qu’on donne à un personnage. Quant au Directeur, il a assez de hauteur pour comprendre les revendications des personnages qui veulent exister et réaliser en acte et pleinement mais aussi pour les canaliser afin de diriger ses acteurs au mieux pour qu’ils interprètent ces personnages avec la plus grande véracité possible. Chaque réflexion du Père ou du Directeur sur le théâtre relève du méta-théâtral, elle explique le fonctionnement d’une pièce et le processus d’élaboration d’une intrigue et de sa mise en scène.

Les seize acteurs nous livrent une partition magistrale sur le théâtre, un véritable récital sur les étapes de la création théâtrale. Pour mieux comprendre le théâtre et vivre pleinement cet art scénique remarquablement mené par Emmanuel Demarcy-Mota, n’hésitez pas à vous rendre au TNP d’ici le 26 novembre pour assister à la pièce la plus intéressante de Pirandello qui reçut tout de même le prix Nobel de littérature en 1936.

Jérémy Engler


Par ailleurs, le TNP vous propose un ciné-débat autour de Casanova Variations le vendredi 21 novembre à 20h au Ciné-Mourguet de Sainte-Foy-lès-Lyon, en présence de Christian Shiaretti.

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