Un Gorille pas comme les autres

Si au mois de mars, on vous parlait de Dune, le film jamais terminé d’Alejandro Jodorowsky, cette fois-ci, c’est d’une œuvre aboutie et jouée depuis 2008 que nous vous présentons. Du 7 au 30 juillet 2016, dans le cadre du festival Off d’Avignon, le théâtre des 3 Soleils accueillait Le Gorille, adapté de la nouvelle de Franz Kafka, Compte-rendu à une académie par Alejandro Jodorowsky qui mettait en scène son fils Brontis Jodorowsky pour des retrouvailles simiesques.

Une histoire de reconnaissance

le_gorille04Ce texte est loin d’être le plus connu de l’auteur pragois, pourtant il est révélateur de plusieurs facettes de l’écrivain. Écrit en 1917, juste après La Métamorphose qui date de 1915, ce texte reprend la même thématique de l’homme transformé en animal et la retourne pour montrer cette fois-ci un animal devenu homme. Dans ce texte, on voit un gorille se présenter à une académie pour faire reconnaître sa science et son intelligence alors que ses membres ne le voient que comme une bête curieuse dont l’évolution est fascinante. Kafka a toujours eu du mal à trouver sa place dans la société, en partie à cause de ses conflits avec son père. Ce texte raconte comment un être étranger à ses origines et au monde auquel il appartient maintenant est obligé de se justifier. Dans nombre de ses œuvres, Kafka a questionné la place de l’homme dans le monde en le faisant évoluer dans un monde absurde, dans ce texte c’est le gorille devenu homme qui évolue dans un monde absurde. Ce monde absurde, Alejandro Jodorowsky le développe à outrance lui permettant de projeter ce sentiment de vouloir s’intégrer à une société qui le rejetait étant enfant. Ce sentiment étant très particulier, Alejandro Jodorowsky a décidé de confier la tâche de jouer ce texte à son fils qui était selon lui le plus à même de comprendre ce sentiment et au vu de sa performance, il fut bien inspiré.

Un Gorille plus fort que les humains ?

Brontis Jodorowsky interprète un homme avec des mimiques simiesques. Sa formation de mime lui permet de rentrer facilement dans son personnage et d’adopter la démarche d’un singe boitant les bras ballants. Avec sa face grimée, il ressemble vraiment à un singe et on ne peut que saluer le travail de maquillage et de prothèse de Sylvie Vanhelle. Cette ressemblance physique avec sa race d’origine est dure à subir pour lui car elle lui rappelle sa condition passée. Pourtant malgré cela, il est devant une académie d’illustres savants et se montre plus perspicace, plus intelligent qu’eux. Si le texte de Kafka s’arrête à la description de la vie du primate dans le music-hall, Alejandro Jodorowsky pousse plus loin la métamorphose en faisant du gorille un financier. Le modèle de la réussite sociale est l’homme qui a amassé assez d’argent pour pouvoir en diriger d’autres et vivre de ses rentes. Cette étape ultime de l’ascension sociale est atteinte par ce gorille qui se permet de narguer les humains car lui qui n’était rien, qu’un animal en cage, a réussi à devenir aussi forts qu’eux.

Une quête de liberté

Ce qui est intéressant c’est de se demander pourquoi le gorille a décidé d’imiter les hommes. Le texte nous explique que lors de sa capture, il n’a pas eu d’autres « issues » que celle de copier l’homme dans le but de survivre. Il ne souhaite pas gagner sa liberté, il veut juste survivre et pour lui la clé de la survie est l’adaptation. Entre le zoo et ses cages dorées ou le music-hall, il choisit le music-hall et doit donc devenir un homme non pas pour être libre mais pour survivre. Pour lui la liberté n’existe pas, il n’y a que des « issues », des moyens d’accéder à autre chose. Bien qu’il monte les échelons de la société humaine, il ne se sent pas plus libre, au contraire, il commence à regretter sa condition simiesque. Avec une très grande philosophie, il comprend l’absurdité de la vie humaine et à quel point elle est vaine et finalement annihilatrice de liberté car basée sur le regard des autres et les différences. La volonté de toujours vouloir dominer les autres est ce qui rend ce monde et cette société ridicule aux yeux du gorille. D’ailleurs, le fait de devoir se justifier et raconter ses impressions sur sa condition de gorille devenu homme montre bien que la différence est la base de la domination.

Dans un monde irréaliste, un gorille devient un humain et après avoir pris ses leçons des hommes se met à en donner à son tour à un public particulièrement curieux et emballé par la performance de Brontis Jodorowsky.

Le gorille from AXE SUD PRODUCTION on Vimeo.

Jérémy Engler

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