Un Hors-champ qui laisse perplexe

Les 16 et 17 octobre 2014, la Maison de la Danse de Lyon accueille Michèle Noiret et sa compagnie pour Hors-champ, un spectacle qui mêle la danse et le cinéma. Après avoir été soliste pour Stockhausen, Michèle Noiret monte sa compagnie et travaille sur les liens possibles entre la vidéo et la danse. Après plusieurs spectacles mêlant la danse au cinéma, elle revient à Lyon avec Hors-Champ. Conçu pour de grands plateaux, ce spectacle est une nouvelle version du Hors-Champ de 2013. Il circule dans toute la France pour une douzaine de dates en alternant les versions, ainsi à moins d’avoir vu la première, vous ne saurez jamais si vous voyez l’ancienne ou la nouvelle version de ce cinéma vivant.

Un cinéma vivant et/ou une vie volée

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A trop mélanger les genres, on finit par se perdre. Dans Hors-Champ, on ne sait plus si les danseurs sont des acteurs ou les acteurs des danseurs. On ne sait plus qui est qui, ni qui fait quoi. Tout nous laisse penser qu’on est dans un film,on voit le caméraman qui les filme et se déplace avec eux, les techniciens qui les manipulent ou les personnages qui, l’espace d’un instant, sortent complètement du rôle qu’ils interprétaient et laissent tout en plan comme à la fin d’une scène, les décors montrés sont vus de dos et de face. Tout renvoie au cinéma, notamment le fait que l’un des derniers tableaux reproduise exactement la même scène que celle de l’ouverture. A la différence, que cette fois-ci, on voit clairement ce qu’il se passe, tout ce qui ne nous apparaissait que par bouts dans la vidéo est mis à jour. On aperçoit le « hors-champ » du film qui se réalise sous nos yeux. Et pourtant, est-ce vraiment un film ?
Rapporter ce qui se déroulait sous nos yeux à la réalisation d’un long-métrage, impliquerait un sens logique à ce que nous voyons or beaucoup de choses nous échappent et ni le film, ni la danse ne répondent à nos questions.
Un couple reçoit un autre couple chez lui, l’homme du second couple découvre que le majordome est un homme qui l’a torturé lors d’un conflit armé. Mais jamais on ne saura clairement ce qui s’est passé ni dans quel pays. Tout reste flou, tous les éléments de d’explication restent « hors-champ », seules quelques bribes filtrent. Si cette histoire semble être le fil conducteur du film et donc la partie la plus simple à comprendre, la seconde partie du spectacle devient plus opaque encore.

hors-champ-05-m-noiret-ph-s-lalouxLe second couple arrivé chez lui est en proie à des hallucinations ou à des cauchemars. Lui semble se réveiller après un cauchemar, elle se réveille sans lui et entend des bruits dans le placard et décide de l’explorer, elle s’enfonce et pénètre dans divers couloirs dans une ambiance très psychédélique et sur une musique oppressante. Elle erre et ne comprend pas très bien ce qui lui arrive. Puis elle arrive dans une pièce remplie de brochures qui nous font comprendre que son mari a participé à une guerre puis elle est enfermée dans cette pièce avant de réapparaître dans la chambre et se couche comme s’il ne s’était rien passé. Ensuite, on découvre que le majordome a une aventure avec la maîtresse de maison (la femme du premier couple). Celle-ci se fait violer par l’homme du second couple avant qu’elle ne fasse l’amour avec le majordome, dans une chorégraphie magistrale, le tout sans trop savoir pourquoi ni comment on en est arrivé là. Les personnages semblent s’abandonner à leurs pulsions. On ne sait jamais pourquoi tout arrive, ça arrive, c’est tout. Il en va de même avec l’autre mari qui dans toute la première partie chez lui passe son temps à tomber à terre ou sur le canapé. Puis il sépare le majordome et son invité alors que ceux-ci se battent. Enfin, lorsque la deuxième femme est allongée dans son lit après son périple, il entre dans la chambre, il la regarde, on ne sait pas trop pourquoi il est là, mais il s’adresse à la caméra avec virulence, à qui parle-t-il ? A la caméra ? Au caméraman ou à la personne qui tire toutes les ficelles et qui semble s’introduire dans leur intimité…

Des pantins dans un monde totalitaire ?

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A ce moment là, on bascule dans une autre dimension, on comprend que quelqu’un agence tout ce qui se passe, le réalisateur du film, s’il s’agit bien d’un film ? ou bien un nouveau Big Brother qui épierait les moindres faits et gestes de ces personnages. Nous mêmes, spectateurs, ne devenons-nous pas voyeurs à regarder ces gens filmés comme dans une téléréalité ? Ils évoluent les uns avec les autres sans expression particulière, sans que leurs relations ne soient parfaitement établies. Pourquoi l’homme qui reçoit ses amis s’effondre lorsqu’il prend la femme invitée dans ses bras ? Et pourquoi elle aussi ? Puis pourquoi s’arrêtent-ils quand ceux-ci les regardent ? Auraient-ils fauté ? Si oui, qu’ont-ils fait ? On ne comprend pas pourquoi le mari du deuxième couple viole la femme qui le recevait chez elle ? Même lors du combat entre le majordome et lui, on ressent la violence et la haine dans la chorégraphie mais trop peu sur les personnages qui sont particulièrement inexpressifs. On dirait des marionnettes qui font ce qu’ils ont à faire mais sans savoir vraiment pourquoi ni dans quel but. Eux, comme nous, sont confrontés à une situation absurde qu’ils revivent et que nous découvrons sous un autre angle. Les diverses images renvoyant à la guerre et à un conflit armé font penser à toutes les guerres actuelles dans les régimes totalitaires, les personnages vivent-ils dans un régime totalitaires ? Seraient-ils obligés de se laisser filmer pour qu’un Big Brother contrôle leurs vies, leurs mouvements, leurs volontés, leurs sentiments ? 5775270On ne le saura pas. Tout ce qu’on sait, c’est qu’à la fin, la femme qui avait pour amant son majordome semble morte puis elle ressuscite comme si c’était tout à fait normal, ça ne choque personne et chacun s’assoit autour de la table sur laquelle elle était tendue une minute auparavant. La caméra fixe en gros plan chacun d’eux, ils semblent essoufflés à cause de leur performance – ou de la vie qu’ils mènent ? Et lorsque la caméra s’arrête sur la revenante, elle s’adresse à la caméra pour lui demander d’arrêter de filmer car c’est sa vie privée. Elle semble se rebeller contre l’intrusion de la caméra dans sa vie alors qu’elle ne s’en souciait guère jusqu’à présent… Son refus de mourir et son refus de la caméra sont-ils les prémices d’une révolte ? Une révolte est-elle seulement possible dans un monde totalitaire ?

Hors-Champ pose toutes ces questions dans un monde à la limite de l’onirisme et du psychédélisme mais n’apporte aucune réponse. C’est à nous d’aller les chercher « Hors-Champ ». Ce spectacle dont les chorégraphies sont exceptionnelles et le timing des prises de vues parfait vous déroutera et vous laissera perplexe face à tant de questions et d’interprétations… Mais n’est-ce pas cela la danse ? Repousser les limites du corps pour y trouver un nouveau langage et un nouveau monde grâce à cet « Hors-Champ »…

Jérémy Engler

Une pensée sur “Un Hors-champ qui laisse perplexe

  • 17 octobre 2014 à 14 h 27 min
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    ça a l’air bien embrouillé comme histoire et comme mise ne scène !!!

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