Un lourd même très lourd sujet pour une vaste tribu

Continuons aujourd’hui notre tour d’horizon des  auteurs invités par la Villa Gillet et Le Monde dans le cadre des Assises Internationales du Roman. En plus de Kenzaburô Ôe, Joy Sorman, la ville de Lyon accueille l’écrivaine américaine Lionel Shriver, née Margaret Ann Shriver le 18 mai 1957 à Gastonia en Caroline du Nord, est une femme de lettres et Journaliste américaine. Elle change son nom à l’âge de quinze ans par conviction que les hommes ont la vie plus facile que les femmes. Cette conviction la pousse à écrire des romans dans lesquels les femmes ont des rôles éprouvants comme lorsqu’elle obtient en 2005, le Prix Orange pour We need to talk about Kevin. Ce livre a suscité de grandes controverses avant de devenir un succès adapté au cinéma par Lynne Ramsey en 2011. Son dernier roman, Big Brother, s’inscrit dans la lignée de We need to talk about Kevin puisqu’il insiste sur l’histoire tragique d’une famille. Ici le thème principal est l’obsession, thème que l’auteure abordera lors de la table ronde du mercredi 27 mai à 19h aux Subsistances. Elle parlera également de son roman à la médiathèque de Bièvre Isère Communauté à La Côte Saint-André le mardi 26 mai à 15h. Mais avant de la rencontrer, laissez-nous vous présenter cet ouvrage…

Le calme avant la tempête

big-brother_customPandora, la narratrice de cette histoire, est une femme de quarante ans accomplie professionnellement. Elle gère sa propre entreprise de confection et vente de poupées, en chiffon. La particularité de ces dernières est la parole, des phrases typiques tirées du vocabulaire des personnes qu’elles sont supposées représenter. Son mari, Fletcher, un ancien commercial, s’est reconverti dans la fabrique de meubles uniques et essaie de les vendre, mais leur prix est inabordable. A leur rencontre, il était divorcé et avait deux enfants. Pandora s’occupe et gère les enfants Tanner, dix-sept ans, et Cody, treize ans, comme une véritable mère. Cela fait maintenant sept ans qu’ils sont ensemble et leur entente repose sur des silences fascinants, comme le pense Pandora. Il règne, dans cette maison, une ambiance centrée essentiellement sur les apparences de son corps et la nourriture étant presque la discussion vitale du couple. Leurs poids demeurent, visiblement, une véritable préoccupation familiale. Le père de la narratrice est un ancien acteur de série américaine totalement narcissique, ignorant la réussite de sa fille. Pour lui, elle est un peu « nunuche » et trouve stupide la réussite de Pandora. Son frère, Edison, est beau, élégant, séduisant, hâbleur et une vrai complicité existe entre eux depuis l’enfance surtout lorsqu’ils se moquaient de leur père. Il joue et compose de la musique Jazz à New York avec de grands Jazzmen et possède un réel talent musical. Il est divorcé et ne voit plus son fils Carlson. Sa sœur, Solstice, d’une grande beauté travaille dans une agence de pub à Los Angeles mais elles ne se fréquentent pas à cause de la différence d’âge importante entre elles.
Pandora se sent coupable vis-à-vis de son mari et accepte beaucoup de choses pour éviter de se sentir mal. Elle est à l’aube du questionnement sur sa vie et sa condition de femme. L’arrivée du frère prodigue dans la maison de Pandora, en Iowa, où tout est organisé et planifié en matière de repas va se transformer en véritable ouragan.
Dans ce chapitre, l’auteure, nous livre son combat de tous les jours pour ne pas prendre un kilo de plus, en ayant déjà pris dix de trop ces dernières années. Elle décrit ses états d’âme à coups de comparaison avec des plats ou de la nourriture comme à propos de leur silence. « Il s’apparentait à une soupe froide et légère. Plus dense et menaçant, celui de Fletcher, était comme une sauce marchand de vin ». Par le discours de l’auteure, on mesure la difficulté de vivre sa contraction : son amour pour la cuisine et ne pas grossir. Gros dilemme !

La tempête Edison

Lionel-Shriver-Big-BrotherDans ce deuxième chapitre, on retrouve Pandora dans l’aéroport en train d’attendre ce frère chéri. Elle se remémore cette enfance passée à ses côtés, si tendre et si complice. Elle se souvient de la mort de sa mère si chaudement pleurée et de son père, ce sacré personnage pour qui, seul, compte sa propre vanité. Ce frère tant admiré qu’elle adulait. Qu’avait-il bien pu faire pendant ces quatre dernières années ? Elle avait hâte de le découvrir même si elle savait que la cohabitation avec Fletcher allait être difficile. Ces deux-là ne s’appréciait pas beaucoup.
Au loin, arrive une personne dans un fauteuil roulant d’une incroyable corpulence. Plus le fauteuil, poussée par deux hôtesses de l’air, avance et plus ses yeux s’écarquillent. En quelque sorte  « le choc de la photo » sauf que c’est une réalité : Edison ! Il est là devant elle et c’est à peine si elle le reconnaît. Il est énorme pour ne pas dire « OBESE ». Le retour à la maison se déroule dans un refoulement presque total du poids du frère. Une fois sur place, l’incrédulité du mari et de Tanner est palpable, seul Cody semble empreinte de compassion. Tout semble d’un seul coup trop petit : les chaises, la cuisine, le fauteuil, les meubles… pourtant la maison paraissait si grande avant ! Pendant deux mois, un véritable raz de marée s’opère dans la demeure et ses habitants auront des sentiments partagés sur le « phénomène ». Rien ne sera épargné au lecteur comme les repas gargantuesques, des frigos au bord de l’asphyxie, des meubles détruits, des conversations tournant en boucle sur le dégoût et les motivations de cet état. La jalousie de Fletcher à l’égard d’Edison s’accroitra de jours en jours et se terminera par un ultimatum : lui ou moi. Tanner finira par écouter cet oncle « par alliance » simplement car il abondera dans son sens au sujet des études et des diplômes. Cody se rapprochera de plus en plus de son oncle, étant plus intuitive et plus évolué sentimentalement. Pandora survolera le problème tout en prenant la défense de son frère contre son mari. La veille du départ, la narratrice prend la décision d’aider Edison à perdre du poids et quitte la maison. Fletcher est au bord du divorce mais elle poursuit son idée. Pendant un an, l’auteure nous fait partager ce régime établie entre eux, ainsi que la dure réalité de la perte de poids : une véritable sinécure, un vrai parcours du combattant.
Puis dans un dernier chapitre, comme à bout de souffle, l’auteure rétablit la vérité…

Le poids des mots

Il est difficile de s’attaquer à un problème de société comme l’obésité et Lionel Shriver nous entraîne dans son sillage avec cette écriture parfois ironique ou cruelle. Elle fait appel à notre sensibilité pour ne pas refermer son livre comme on détournerait notre regard sur une personne en surpoids. Son récit est un peu trop long mais il pose de bonnes questions sur notre rapport à la nourriture, le système éducatif, la relation de couple, les relations familiales, l’abnégation de soi-même. Mais aussi sur la réalité du monde de l’obésité qui nous dérange, cet incompréhensible dégoût éprouvé, entremêlé de pitié. Ces personnages pèsent lourds psychologiquement dans cette histoire.

Lionel Shriver interpelle notre conscience sur la société de surconsommation et nous révèle un véritable ascenseur sur l’échelle des sentiments humains ! Pour mieux comprendre tout cela, nous vous invitons à la rencontrer lors des Assises Internationales du Roman de Lyon aux Subsistances.

Françoise Engler

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