Un misanthrope touchant au TNG

Jusqu’au 3 avril, Le Misanthrope se transforme sur la scène du Théâtre Nouvelle Génération en talk-show criard où médit la reine Célimène et fulmine le très commun Alceste. Transposition moderne de la pièce de Molière, le spectacle de Michel Belletante prend le pari d’associer texte classique et univers contemporain clinquant.

Alceste, un anti-héros attachant

© Isabelle Fournier

S’il est des personnages de Molière dont on se plaît à moquer les travers, Michel Belletante n’y associe pas Alceste, caractère un peu à part dans l’œuvre du dramaturge, dont on sourit plus qu’on ne rit. En fait, on rit même assez peu dans Le Misanthrope, tant le rire ici est multifocal, et on ne sait plus très bien au fond de qui Molière se moque : de la taciturnité d’Alceste ou de l’hypocrisie des autres, de son « chagrin bourru » décrié par Célimène ou de la franchise acide et méchante de cette dernière…Beaucoup de metteurs en scène contemporains, dont Sivadier ou Ivo van Hove entre autres, ont tôt fait de confirmer Alceste dans son statut d’anti-héros sympathique, pourfendeur de l’hypocrisie.
Michel Belletante leur emboîte le pas, désignant alors Alceste comme le rebelle de cette société où tout le monde se ment et où tous ricanent. À commencer par la belle Célimène, dont l’homme au ruban vert est pourtant follement et réciproquement épris. Anti-héros, Alceste l’est ici assurément, affublé d’un costume un peu trop grand et d’une cravate verte, tout ce qu’il y a de plus banal pour ce monsieur tout-le-monde, dans un milieu où l’apparence, clinquante quand elle est poussée à l’extrême, est reine. Puisqu’il faut bien que Molière nous parle encore, Michel Belletante choisit de tirer le texte vers notre siècle, transformant les salons mondains du dix-septième en plateaux de talk-show clinquants où tout n’est qu’illusion, à commencer d’abord par le décor vidéo.

Un décor ciné pour un univers télé

© Isabelle Fournier

Claire Gringore, à la scénographie, transporte ainsi les personnages de lieu en lieu de manière cinématographique, en s’appuyant sur les projections de Benjamin Nesme. Elle crée ainsi des espaces où se superposent les plans, en un gigantesque patchwork coloré, et sait habilement user, par ce procédé utilisable à l’envi, de champs et contre-champs qui redécoupent la pièce et lui donne un nouveau rythme, plus propice peut-être à cette modernité que Michel Belletante veut lui insuffler. Choisir l’univers de la télévision et des médias est peut-être enfoncer une porte qui n’a été que trop ouverte par des metteurs en scène inquiets d’une culture de masse abrutissante. Michel Belletante et Claire Gringore suivent le sillon et créent un univers clinquant à souhait : couleurs criardes explosées sur les murs, clins d’œil – littéraux ! – aux logos de télé-réalité, musiques de variété – Zazie en fond sonore –… Il faut reconnaître que cette transposition-là sied assez bien à notre médisante Célimène, devenue pour l’occasion une chroniqueuse « sans langue de bois », qualité que savent vendre les médias au nom de la transparence. Michel Belletante détourne alors quelque peu cette dénonciation de l’hypocrisie, pour en opposer deux formes de combats : la franchise abrupte d’Alceste et celle cruelle de Célimène. Deux cruautés au fond, mais qui n’ont pas le même moteur. Le metteur en scène met en exergue ce couple contradictoire, uni par la passion, uni par un franc-parler mais qu’il ne pousse pas aux mêmes extrêmes. De ce duel, Michel Belletante ne manque pas d’en tirer sa morale, balayant les autres personnages de la dernière scène et laissant finalement Célimène esseulée sur le plateau, misérable, tandis qu’Alceste quitte ce monde d’illusions… mais pour aller où ?

Une langue classique au XXIe siècle

© Isabelle Fournier

Sans rompre avec l’alexandrin, même s’il n’y attache qu’un travail peu précis, Michel Belletante parvient toujours à s’emparer du vers de Molière et à lui extirper quelques modernismes de langage. On s’étonne alors qu’Alceste répudie Célimène par un assénant : « Dégage ! » quand Molière utilise exactement ce même mot dans une tournure évidemment plus classique. Mais on se prend à ce jeu de langue et à cette inventivité superbe de renouveler avec surprise, sans trahir.

Transposer, oui mais…

Moderniser est une chose, transposer en est une autre. La transposition n’est pas sans limites, et vouloir adapter coûte que coûte un texte classique vient certes forcer un peu le texte, mais prend aussi le risque d’une disharmonie ou tout du moins d’une application un peu trop littérale. Alors certaines idées fonctionnent avec merveille, comme le sonnet d’Oronte devenu chansonnette. Mais plus surprenante est l’intervention d’un hélicoptère, sans grand apport dans la mise en scène sinon peut-être à créer vainement un décalage comique, là où Jacques Demy réussissait dans son Peau d’Âne à parachever son délire fantaisiste.

Peu importe finalement que l’on rie. Et est-ce bien ce que cherche au fond Michel Belletante, puisqu’il sait apporter à son Alceste la sobriété qui manque aux autres personnages, et qui nous le fait rendre si commun, presque frère, presque nous…

Yves Desvigne


Pour découvrir une autre adaptation du Misanthrope de Molière, nous vous recommandons notre coup de coeur : Alceste à bicyclette.

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