Un nouveau directeur au TNG, interview de Joris Mathieu

À l’occasion de sa prise de fonction en tant que directeur du Centre Dramatique National du Théâtre Nouvelle Génération, Joris Mathieu nous a accordé deux interviews exceptionnelles. La première, que vous pouvez retrouver dans notre deuxième numéro papier, et prochainement dans sa version en ligne, porte sur la programmation du TNG tandis que celle que nous vous proposons de découvrir évoque plutôt la refondation du Centre Dramatique National du Théâtre Nouvelle Génération et la vision du théâtre de Joris Mathieu, son nouveau directeur donc.

Vous étiez l’an dernier directeur du Théâtre des Ateliers de Lyon, pourquoi avoir souhaité prendre la direction du Théâtre Nouvelle Génération qui propose une programmation très différente de celle des Ateliers et qui surtout a une mission bien distincte ?
Joris Mathieu: Très simplement, le TNG est un Centre Dramatique National qui a des missions spécifiques pour l’enfance et la jeunesse. Mais dans CDN, ce qu’il faut surtout entendre, c’est qu’il s’agit d’un lieu de création contemporaine. Ses missions sont l’accueil des artistes pour développer des créations, développer des moyens financiers et logistiques pour soutenir la création donc en réalité, les missions ne sont pas si éloignées de celles du projet du Théâtre des Ateliers. Le Théâtre des Ateliers est lui aussi un lieu de création mais qui depuis quelque temps était pauvre en terme de moyens et ne pouvait pas déployer pleinement son soutien financier auprès des artistes. Donc je dirais, au bout de 6 mois à la direction stricte des Ateliers, après de gros gros problèmes financiers qui avaient rendu le lieu fragile voire proche de la disparition  j’ai voulu proposer ma candidature au TNG dans le but de consolider l’existence d’un lieu fragile, trop fragile, qui risquait de ne pas tenir le coup dans la durée, en rapprochant les Ateliers du TNG et en en faisant une partie du Centre Dramatique National. Cela permet de déployer un vrai projet de CDN en utilisant les différentes salles pour permettre d’avoir plus de temps de répétitions pour les artistes, plus de résidences possibles et aussi des moyens plus larges pour produire des créations en direction de l’enfance et de la jeunesse mais pas exclusivement en ouvrant le Centre Dramatique à un répertoire pour adultes et de création temporaire.

Les deux salles resteront disjointes et auront une programmation différente ?
unnamedNon, depuis la rentrée, on est dans une seule programmation, d’ailleurs le public recevra un seul support de communication qui réunira la programmation sur les deux lieux sous l’appellation Théâtre Nouvelle Génération, Centre Dramatique National de Lyon. Le lieu rue Mercière des Ateliers gardera comme nom de salle Les Ateliers mais on est bien sur un projet dans lequel, les spectacles pour l’enfance pourront se produire aux Ateliers, ce qui était déjà le cas cette saison, et des spectacles pour adultes qui pourront se jouer au TNG. L’idée étant de se dire que ce n’est pas le lieu physique qui détermine pour quel âge est ce spectacle mais bien la taille des plateaux pour un projet selon l’espace nécessaire pour travailler ou la nécessité d’une jauge plus importante. Est-ce que l’intimité du spectacle mérite d’être dans une plus petite salle ? C’est sur tout cela qu’on va pouvoir travailler et cela nous donne plus de souplesse car avec ces deux lieux mais quatre salles, on a cette capacité à créer un projet qui j’espère sera vivant et dynamique.

D’où le changement de logo du TNG qui ressemble grandement à la charte graphique des Ateliers…
Tout à fait. L’idée c’est vraiment ça. Se dire que l’identité qui a commencé à se construire autour des Ateliers va infuser dans le CDN et on n’a pas peur de ça puisque finalement s’il n’y avait pas le TNG, on n’aurait pas changé de logo et donc cette identité qu’on avait commencé à créer va se déployer et se développer.

C’est donc pour cette raison que la Compagnie Haut et Court, qui était associé aux Ateliers, a intégré le TNG…
Absolument.

Qu’est ce que va apporter le fait d’avoir une troupe associée au TNG par rapport aux années précédentes où c’était moins le cas ?
Ce n’était peut-être pas formaliser de cette manière là, mais Nino D’Introna avait lui aussi ses fidèles collaborateurs. Je pense à Andrea Abbatangelo qui créait les lumières pour lui depuis très longtemps. Pour ma part, cela relève d’une logique artistique. Depuis 18 ans, je crée des spectacles. Au départ, nous étions une compagnie universitaire et les gens qui ont crée cette compagnie avec moi sont encore là aujourd’hui, donc naturellement, ils font partie du projet artistique de création et sont tellement étroitement liés à mon travail d’écriture que ça leur appartient autant qu’à moi. Je ne suis pas un artiste qui arrive avec un univers et qui réunit des gens pour produire un spectacle, je suis un artiste qui travaille avec des gens et, ensemble, on a construit un langage et une écriture qui nous appartient et qu’on développe. La saison prochaine, il va y avoir plus de 60 représentations de notre création, donc c’est déjà une activité très importante, il va y avoir deux mois et demi de répétitions, 60 dates de tournée, donc c’est conséquent, mais moi, j’ai vraiment envie que le lieu soit animé, pas sous la forme d’animations mais qu’il soit habité par des artistes car on a crée des théâtres pour qu’ils soient habités par des artistes et pas uniquement par des gens qui, dans des bureaux, travaillent à accueillir des spectateurs. Donc il y aura cette troupe associée mais aussi plein d’autres artistes associés comme Phia Ménard, Chiara Guidi, Antoine Volodine et d’autres jeunes artistes qui viendront sur des temps de création et d’accompagnements de résidence.
Donc, ce que ça va amener au projet, c’est simple en fait : dès qu’on est plusieurs, on a plus de possibilités que quand on est seul. Donc j’ai toujours eu cette logique de penser qu’une communauté de personnes active amène plus de vie, plus de dynamisme, une diversité de points de vue, une diversité de regards… C’est pour ça aussi qu’on travaille de cette manière là, à la direction de la programmation. On est trois directeurs de programmation finalement avec Céline Le Roux qui est directrice adjointe, Nicolas Rosette qui était aux Ateliers et qui continue son travail de développeur de projet. Donc à nous trois, on essaye de penser à un nouveau modèle de théâtre, peut-être un peu moins pyramidal mais en se disant que c’est une richesse de pouvoir avoir des regards différents. Certains projets vont être montrés et ne feront peut-être pas l’unanimité de nos regards mais ça va offrir une hétérogénéité de propositions pour le public, qui aura une palette plus large, ce qui est une chance. Au niveau de la palette artistique, cela multiplie les points de rencontre possibles, pour moi, ça veut dire que je vais rencontrer un maximum d’artistes et de spectateurs possibles à l’issue des représentations. C’est important pour moi de savoir que les comédiens avec qui je travaille s’approprient le projet et peuvent en discuter avec le public et créer cette relation avec les gens, c’est génial !

Vous disiez qu’il y aurait Chiara Guidi, Phia Ménard et Antoine Volodine qui seraient associés au projet, pourquoi avoir choisi trois artistes ?

© Joel Philippon
© Joel Philippon

C’est parce qu’on va demander des alternances. Aujourd’hui, la logique de production en France, ce n’est pas de créer un spectacle de création par an mais tous les deux ans afin d’avoir le temps de construire un projet, de le tourner, etc. On va dire que Chiara Guidi et Phia Ménard sont présentes dans le projet pour des raisons différentes. Bien sûr, ce qui fait sens, c’est qu’on aime leur travail et qu’on veut soutenir leurs productions, déployer des moyens pour les aider et montrer leur travail au public lyonnais. Mais il n’y a pas que ça.
Avec Phia Ménard, il y a une association qui repose sur un axe de recherche. Phia développe beaucoup d’ingénierie en amont de ses spectacles et fait beaucoup de recherches techniques, mais cette recherche technique est toujours au service d’une proposition artistique qui au final est sensible et sensorielle et où la technique disparaît, elle n’est quasiment pas perceptible par le public qui l’oublie. Dans le travail de ma compagnie, c’est un peu pareil, on déploie beaucoup de recherches sur les technologies, on se repose sur l’artisanat du théâtre et la machinerie mais au final, tout ça est intégré à une scénographie qui dissimule la technologie le plus souvent. Donc on a ces axes communs de recherche qui nous réunissent avec Phia, donc c’est ça l’axe fort de notre rencontre, au-delà du fait de son parcours singulier qui est quand même celui d’un artiste devenu femme dans un lieu qui a des missions à la direction de l’enfance et de la jeunesse, cela a du sens aussi, après soyons clairs, ce n’est pas un freaks hein ! Ce n’est pas ça, c’est montrer comment aujourd’hui, dans notre société, on se pose la question de l’identité, du corps et comment elle se pose de manière sensible et sensorielle sans que ça devienne un débat politique permanent, mais plutôt qu’est-ce qui se passe quand on perçoit cette chose là ? Cela me paraît très important et très fort. Au-delà, de la question du changement de sexe, se pose la question de la métamorphose des sujets les plus présents dans la littérature fantastique qui m’intéresse tout particulièrement.
Chiara Guidi, elle est là car on admire son travail et la puissance des images qu’elle fabrique et la relation intime qu’elle tisse avec le spectateur car elle est souvent sur des formes assez immersives : avec elle, les spectateurs sont souvent dans l’espace scénique, elle place les enfants à l’intérieur du processus de création, ce qui est une grande richesse. Depuis plus de 15 ans maintenant, elle développe en Italie, un projet de pédagogie en direction de l’enfance et de la jeunesse et c’est ça qu’on a envie d’importer chez nous. Son regard et son expérience nous seront utiles pour convoquer enfants et adultes autour de propositions singulières. À titre d’exemple, en Italie, elle a développé un festival qui s’appelle Puerilia, dans lequel elle travaille avec des enfants à la programmation d’un festival à destination des adultes et ça, ce sont des inversions de problématiques qui sont intéressantes à penser. Comment on associe les enfants à la vie d’un théâtre, d’un lieu…? Donc, nous adultes, on a peut-être quelque chose à recevoir de leur part.
Antoine Volodine, c’est une association de cœur et presque naturelle, je devrais dire. D’ailleurs, c’est plus au même titre que la compagnie car c’est un compagnon de route depuis plusieurs années, parce qu’on va le retrouver pas cette saison, mais la saison d’après sur un texte inédit qu’il a écrit pour nous et parce qu’on a envie de le voir ici régulièrement et de donner lecture de son œuvre et de probablement produire des enregistrements radiophoniques de son œuvre car c’est un très bon lecteur.

Pour revenir un peu à la programmation du TNG, vous disiez qu’il y aurait des spectacles pour adultes et pas seulement pour le jeune public mais cette année, il y aura aussi des spectacles à destination des touts touts petits, qui n’étaient pas forcément mis en avant auparavant au TNG, pourquoi faire ce choix de la petite enfance ?
jorismathieuTout d’abord, que ce soit Céline Le Roux, Nicolas Rosette ou moi, ça nous interpelle de nous demander à partir de quel âge, on peut aller dans une salle de théâtre, qu’est-ce qu’on peut raconter et dans quel univers on peut créer une rencontre entre l’oeuvre d’art et un public aussi petit. Ça, c’est un chant d’exploration qui est déjà exploité par des artistes en France mais pas tant que ça et donc nous, on a envie de stimuler un peu cette recherche. Dans notre projet politique, il y a cette chose là qui est très claire : tout le monde parle de crise dans notre société mais quand il y a une crise, tout le monde parle de repli communautariste, les gens s’enferment dans des micro-sociétés, la place de l’art est souvent remise en question car cela apparaît comme inutile ou comme des dépenses inutiles. L’un des axes pour nous dans la relation avec l’enfance et la jeunesse, c’est vous, les enfants, vous allez construire le monde de demain et donc quelle place vous allez accorder à l’art et la culture dans ce monde ? Et comment, nous, nous pourrions favoriser votre rencontre avec des langages artistiques dès le plus jeune âge, non pas pour vous endoctriner (rires) mais pour que votre goût et votre regard commencent à s’exercer tôt et que nous on puisse, en responsabilité, essayer de construire une relation où on redonne confiance aux jeunes gens sur le monde qu’ils vont construire. Ils ne vont pas seulement le subir, il n’est pas inéluctable, l’utopie a encore sa place, ils ne vont pas seulement se confronter à des choses qu’on ne connaît pas…
La scène c’est quand même une langue étrangère. Quand on entre dans la salle, la scène c’est un truc qui normalement n’est pas censé être explicite de manière universelle mais doit comporter une part d’implicite, d’interprétation, d’une lecture qui demande un effort de chaque spectateur mais un effort bénéfique qui n’est pas juste épuisant et qui nous rend créateur de l’oeuvre. Je dirais que c’est ce qui nous protège de pas mal d’obscurantisme. Si on accepte de ne pas tout comprendre sur scène et qu’on fait un effort de concentration alors quand on quitte le théâtre et qu’on se retrouve dans une société où on ne comprend pas tout ce qui se passe et où tout nous demande un effort de concentration et d’aller à la rencontre de l’autre, de l’étrange et de l’étranger, alors le théâtre a rempli sa fonction politique avec la rencontre avec ce qu’on n’assimile pas tout de suite, ce qu’on ne comprend pas tout de suite et c’est ça que j’ai envie d’explorer avec la question de la petite enfance.
Souvent les tous petits, sont beaucoup plus aptes à accepter l’abstraction dans la mesure où tout est à apprendre pour eux et donc dans cet apprentissage, on aimerait bien que l’art ait sa place. Donc on va essayer de le développer encore plus dans le futur. C’est pourquoi nous allons créer un appel à projet avec le théâtre Paris-Villette à Paris. Ensemble, on va soutenir chaque année un projet de création à destination de la toute petite enfance, tous les ans, on va essayer d’aider des artistes qui ont une démarche innovante dans ce champ là.

L’an dernier, les Ateliers avaient commencé une collaboration plus étroite avec le Théâtre des Célestins, est-ce que cette collaboration va se poursuivre maintenant que les Ateliers sont devenus un CDN rattaché à la jeunesse puisque les Célestins ne proposent pas vraiment ou très peu de spectacles pour la jeunesse ?
Pour l’instant, cet échange se poursuit car nous étions très contents de la manière dont cela se passait l’an dernier. Mais il y a surtout deux raisons pour lesquelles cet échange va se poursuivre, c’est que « nouvelle génération », le théâtre nouvelle génération, ne concerne pas que nous, il concerne à peu près tous les acteurs culturels et la nécessité de repenser notre place à chacun en tant que structure à l’intérieur d’un paysage ou d’un environnement qui va du plus petit lieu, au plus gros lieu. Quelle relation on construit ensemble ? Il faut penser des choses avec les très petits lieux de la ville qui sont les scènes découvertes avec lesquelles on a envie de tisser des liens forts à l’avenir. Ça me paraît fondamental. Aujourd’hui,il y a cette idée qu’on ne travaille plus seul mais qu’on participe collectivement à créer un paysage artistique représentatif de la création internationale et qu’on l’offre au public lyonnais. Ça demande de l’échange et du dialogue et je suis très content qu’aujourd’hui avec les Célestins, la Croix-Rousse, les Subsistances, la Maison de la Danse, on arrive à avoir ce dialogue là et à se réunir autour d’une table pour défendre non pas nos intérêts particuliers mais bien l’intérêt général, ce qui fait partie de nos misions, on est missionné pour ça.

Romeo Castellucci © Thomas Laisné
Romeo Castellucci © Thomas Laisné

Donc avec les Célestins, on s’est mis d’accord sur une logique simple qui est l’accueil d’un artiste de renommé internationale, c’est le cas avec Romeo Castellucci cette année, qui produit des œuvres conséquentes qui sont peut-être lourdes financièrement à accueillir mais qu’on a envie d’accueillir. Nous on n’a pas toujours forcément l’espace ou le plateau pour, les Célestins parfois peuvent le faire parce que leur plateau le permet, ben c’est intelligent car cela permet de mutualiser les coups d’accueil, cela permet d’offrir au public lyonnais le travail de Romeo Castellucci qui n’a pas joué à Lyon depuis 20 ans je crois. Et voilà, c’est un manque important pour la culture lyonnaise de n’avoir pas pu être confrontée au travail de Castellucci qui est l’un des auteurs majeurs vivants de la scène, pour moi en tant que spectateur. C’est d’ailleurs ce que je disais l’autre jour à des enseignants mais en tant que spectateur, il y a un avant avoir découvert le travail de Castellucci et il y a un après. Il y a des artistes comme ça, quand on découvre leur travail, c’est un choc, on a aimé, on n’a pas aimé mais ça a ouvert quelque chose qu’on ne soupçonnait pas.
L’autre axe de notre collaboration avec les Célestins c’est de soutenir un artiste qui produit une œuvre sur de l’écriture contemporaine dans un rapport un peu plus intime aux Ateliers où, pareil, on a envie d’être dans un soutien à la création un peu plus fort et cette année, c’est l’accueil de la Compagnie The Party et Mathieu Cruciani avec un pari audacieux, s’attaquer à l’univers de Julien Gracq sur la scène, ce n’est pas évident et ça n’a même jamais été fait à ma connaissance et pour cause, c’est une littérature assez suave, difficile à saisir, à la fois hyper réelle et fantastique…
C’est un metteur en scène de la région qu’ensemble nous pourrons accueillir. Ce sont des choses simples, on ne cherche pas midi à quatorze heures, on cherche à la fois à encourager la création régionale et à la fois permettre la découverte d’auteurs internationaux.

Il est vrai que dans votre programmation, il y a beaucoup de compagnies lyonnaises ou rhône-alpines, est-ce un hasard ou cela témoigne-t-il d’une réelle volonté de s’appuyer sur la création locale ?
Pour moi, c’est important de mettre les artistes locaux sur le même plan que des artistes internationaux tels que Phia Ménard ou Romeo Castellucci. C’est aussi revendiquer le fait que ça a la même valeur. Nous ne sommes pas un lieu d’émergence rhône-alpine, où les rhône-alpins parlent aux rhône-alpins. C’est aussi dire que dans ce paysage là qui est composé d’artistes de la région et d’artistes venus d’ailleurs, tout a la même valeur à nos yeux et les propositions jeune public aussi alors que souvent, on a tendance à considérer que le jeune public est un sous-art et ben pas chez nous !

Pour la troisième année consécutive, le TNG participe au festival Sens Interdit, est-ce important pour vous dans l’identité que vous souhaitez donner au CDN que vous participiez à ce genre d’événement qui regroupe de nombreux théâtres de la métropole ?

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Oui, d’abord, c’est un festival qu’il est important de soutenir car il offre un temps de découverte ou en tout cas de réinterrogation sur ce qui fait que le théâtre est politique. C’est quand même important de se poser la question qu’aujourd’hui en France, où on sait que l’existence d’un théâtre frontalement politique peut être, en tout cas temporairement, une voie de garage. À mon sens, on a à faire à une société tellement clivée qu’un théâtre qui émet un discours se positionne – ce qui est déjà une vertu – il revendique, prend position et il prend parti donc ce n’est pas nul et non avenu, loin de moi l’idée de dire ça, cependant en terme de partage d’une réflexion, j’ai l’impression qu’un théâtre qui est plus poétique remplit peut-être d’avantage sa mission aujourd’hui en France qu’un théâtre politique, dans le sens où il défend l’existence encore une fois de ce qui est obscur, abstrait, abscons à l’intérieur d’une société et que ça a sa place.
Pour moi, c’est éminemment politique, c’est important d’accueillir Sens Interdit car ça vient interroger la question du politique sur notre scène, ça amène des artistes d’autres pays qui ont une autre culture et donc ça a un impact fort et du coup, ça nous interroge. Donc où on en est du théâtre dans certaines sociétés ou certaines structures. Moi j’ai un souvenir très marquant d’un spectacle. Alors qu’on était en résidence en Tunisie, j’ai vu un spectacle qui avait été ensuite programmé à Sens Interdit et qui s’appelait Amnesia, sur le régime tunisien et son rapport policier, la surveillance accrue de la société et la montée des intégrismes. J’ai assisté à cette représentation en Tunisie où le spectacle a failli ne pas avoir lieu. Les portes sont restées closes pendant 3 heures où il y avait des policiers dans la salle, les gens étaient debout pour applaudir, siffler ou huer sous la présence policière… là, je l’ai ressentie la puissance politique du théâtre. Quand j’ai revu le spectacle en France, j’ai senti que ça n’avait pas le même impact sur le public et que potentiellement certains se diraient que c’est un peu consensuel et exotique mais ce n’est pas une évidence partout et ce n’est pas une évidence partagée donc on peut peut-être se réjouir de vivre dans un pays où d’une certaine manière, peut-être certaines choses qui brasse les foules ailleurs ne nous brasse de la même manière car nous avons réglé certaines questions mais il est urgent de se demander pourquoi on est aussi endormi et qu’est-ce qui va nous réveiller ? L’importance d’un théâtre politique me semble fondamentale et il est naturel d’ouvrir les portes.

Le TNG est très investi dans d’autres festivals également tels qu’UtoPistes et Micro-mondes, pouvez-nous nous en dire plus ?
Ce sont deux choses très différentes.
Tout d’abord, Micro-mondes intègre le CDN et donc devient un festival pleinement intégré dans notre mission, toujours biennal, même s’il n’est plus porté par plusieurs théâtres. Maintenant, il y aura toujours des représentations dans plusieurs lieux, cette année, ça s’ouvre un peu sur la métropole mais la prochaine édition regroupera plusieurs lieux. Mais cette année, nous voulions marquer l’implication du CDN en faisant tourner nos salles à plein sur toute la durée du festival. Mais jusque là, c’était toujours une structure associative qui portait ce festival de manière individuelle et fragile puisque vivant sur peu de subventions, sur des projets nécessitant des petites jauges et qui généraient donc une petite billetterie mais qui offrait un rapport précieux à l’art et au spectateur. Donc l’idée était de porter le projet à l’intérieur du CDN pour le soutenir plus fortement et l’alimenter.MM2015
Après le festival UtoPistes ce sont des connexions qui sont faites par rapport à une préoccupation qui est à l’intérieur des arts du cirque : qu’est-ce qui fait connexion avec le théâtre ? Quelle écriture ? Quelle dramaturgie ? Le cirque, on le sait et les Subsistance font un très bon travail là-dessus, sur écrire le cirque aujourd’hui et produire du sens à travers le cirque. On a eu envie de participer à cette élaboration là, à travers le festival UtoPistes, porté par la compagnie Mpta et ça s’est fait naturellement. En même temps, il est vrai que le crique offre des possibilités par essence ouvertes à un large public.
Après, il y a d’autres projets de collaboration avec le Mirage Festival, mais là aussi, j’ai envie de dire que c’est normal, de par notre culture liée aux arts numériques mais aussi notre désir de participer à l’émergence de nouvelles formes d’art. Accueillir le Mirage Festival, c’est le moins qu’on puisse faire car ce sont des festivals portés à bout de bras par des gens qui défendent des idées, un projet mais qui ont besoin d’être soutenus tout simplement pour pouvoir développer leur projet. Pour nous c’est naturel, on ne l’a pas fait l’an dernier aux Ateliers tout simplement parce que nos moyens étaient très réduits, là on va être impliqué plus fortement.

Vous développez un pôle « recherches et création », qu’est ce que vous entendez sous cette appellation ? C’est un mot assez large, qu’espérez-vous développer dans ce domaine ?
Il va y avoir différentes choses. Je n’oublie pas d’où je viens, je viens de l’université et pour moi, l’université, c’est la recherche. Il y a toute une partie du théâtre qui n’a pas vocation à être visible du public et qui est un espace de ressources pour les artistes, un espace de questionnements, d’expérimentations et il nous incombe de permettre que cet espace existe, malheureusement, au même titre que l’université, les crédits recherche n’existent plus dans le théâtre. On voit bien la crise que connaît l’université aujourd’hui et c’est déplorable. Ce n’est pas un phénomène nouveau, c’est quelque chose qui existe depuis longtemps et qui est en déliquescence. On n’a pas vraiment de solutions au problème, et au théâtre c’est la même chose. Il y a de moins en moins de créations et donc de moins en moins le droit à l’erreur, donc on va à l’essentiel, on reproduit ce qu’on sait faire, on prend moins de risques car il faut investir dans la durée et il faut devenir un produit de consommation rentable et il n’y a plus de temps pour la recherche. Donc nous, il faut qu’on arrive, à notre mesure, d’essayer de faire en sorte qu’on arrive à préserver un espace à l’intérieur de notre projet qui puisse être un espace de recherches et de développement des artistes. Comment ça va fonctionner ? Ce sera très empirique, on va partir d’un postulat et puis ça va évoluer dans le temps. On va l’initier en janvier 2016 et ce sera pour une année civile. On va inviter une vingtaine d’individus qui viendront d’arts différents, du théâtre notamment avec des auteurs, des metteurs en scène, des comédiens, des techniciens, des vidéastes, des plasticiens, des musiciens, des danseurs, des chorégraphes, des ingénieurs qu’on peut considérer comme des créateurs ou artistes… L’idée est de créer une communauté entre 15 et 20 personnes qui va être élective la première année car on a rencontré beaucoup de gens cette année qui nous ont présenté leurs projets et on ne peut pas accompagner tout le monde. Mais ce n’est pas parce qu’on n’accueille pas un spectacle ou qu’on ne le produit pas qu’on ferme les portes du lieu à ces gens là. Ça peut être des gens qu’on a envie d’accompagner en leur offrant un espace de dialogues et de recherches. Donc la logique c’est de se dire qu’en amont d’une production, avant de produire, on se pose la question de la pertinence de l’écriture et du projet de recherche. On va donc inviter ces gens là à se réunir une fois par mois en assemblée plénière mais aussi en ateliers de travail pour s’apporter un regard mutuel, faire un partage de connaissances et de savoirs, car il y a des savoir-faire qui sont complémentaires et l’idée est de dire qu’avant l’argent, la ressource première, c’est l’humain.

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Dans la recherche, ce qui permet d’avancer c’est le dialogue et la confrontation des points de vue et des savoirs donc on va essayer d’instaurer ça comme préalable. Il y aura 3 ou 4 artistes solos qui auront une petite bourse d’écriture et qu’on salariera pendant une dizaine ou une quinzaine de jours à qui on confiera un espace de travail pour développer leurs recherches, ce qu’on leur demandera en contre-partie, c’est de réfléchir au partage de cette recherche avec les autres membres de la communauté en impliquant une ou toutes les personnes dans le processus de travail pour partager cette recherche et cette expérimentation. On invitera également des artistes programmés au cours de la saison à se joindre à ces rendez-vous pour partager leurs expériences et leur maturité et on va produire deux workshops à l’usage de cette communauté pour découvrir de nouveaux outils qui n’auront pas forcément d’utilité immédiate mais qui pourront élargir leur palette d’outils personnels, leur connaissances, leurs savoirs. L’idée est vraiment de créer un lieu « ressources », d’émulation, d’échanges, de partages où les gens se retrouvent en dehors de leur groupe de travail habituel pour pouvoir aussi parler différemment et se poser des questions sorties de leur communauté habituelle. Nous n’avons pas la prétention de forcer des rencontres mais plutôt de générer de l’échange entre les artistes. A priori, ce ne sera pas ouvert au public. Pour moi, il y a une partie qui doit rester immergée parce que ce qui est important c’est le processus, ce n’est pas la représentation ou la collaboration. Si à l’avenir des projets sont produits et nés de ça, ils seront visibles par le public mais tout artiste a besoin d’un espace privé et trop souvent, on se précipite à confronter au public des choses auxquelles il ne devrait pas être confronté. Donc ça c’est la partie invisible de l’iceberg. En revanche, il y aura toute une partie du pôle développement recherche qui sera ouverte au public. Déjà, il y a le PREAC, le Pôle de Ressources d’Education Artistique et Culturel, qui organise un plan de formation sur 3 jours à destination des enseignants et des formateurs. On imposera comme axe de travail, l’impact du numérique dans l’espace de création et l’espace scolaire, à savoir, comment se servir des outils numériques pour favoriser l’accès à des ressources et à des outils qui permettent aux enseignants de transmettre aux plus jeunes un matériau culturel et de le mettre au centre de l’enseignement. On invitera des artistes qui ont développé des expériences de création atypiques du type résidence de création virtuelle, ou autres, à présenter leur projet pour le rendre public, partager et améliorer la capacité des enseignants et des formateurs, en gros, c’est la mise à jour des compétences pour un public de formateur, ce qui est très important. Donc ça, c’est chaque année. En parallèle, on développe un fonds ressources qui devrait pouvoir devenir de plus en plus accessible.
On va aussi essayer d’organiser une journée, voire deux jours si on peut, d’assises de cultures numériques pour rendre accessible à des publics intéressés, comme des étudiants, la question de ce qu’est la création numérique aujourd’hui, en invitant d’autres lieux en France qui ont développé des modèles spécifiques, donc ce sera un temps d’ouverture de la « recherche développement ». Et puis après, ça c’est à plus longue haleine, on a envie de s’associer à des professeurs chercheurs dans le dialogue et dans différents domaines, pas uniquement le théâtre, mais aussi sociologie, psychologie pourquoi pas autour de notre projet pour développer des laboratoires hybrides qui pourraient être des « labos juniors ». Les choses ne sont pas forcément formalisées au sein de l’université mais nous, on peut héberger et ainsi créer un espace de recherche ouvert aux étudiants.
Après, il y a toute la part d’innovation qui concerne plutôt la création avec l’installation, pour la création de janvier, du LIRE qui est une cabine de lecture augmentée, c’est un objet d’innovation qui a demandé de la recherche et du développement et aujourd’hui on la « met en circulation » et c’est appelé à être développé de manière plus large avec plusieurs modules. Mais tout ça va s’inventer dans le temps de manière empirique grâce aux rencontres qui vont générer le projet. On a envie d’être un lieu ouvert, encore une fois.

Moi je suis convaincu d’une chose, quand on dirige un lieu, on impulse une dynamique, on initie quelque chose mais en fait c’est surtout les propositions qui sont amenées par d’autres qui donnent vie au projet. On va être très très tributaire de la dynamique qui va être générée par ce projet et de l’appel d’air que ça va faire et les gens qui vont venir nous voir en nous disant :« ah tiens j’ai une idée » puis on va être encore une fois excité à l’idée de voir ça et puis on va dire : aller !

Propos recueillis par Jérémy Engler

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