Un public admiratif mais peu emballé par le Requiem proposé par Cécile Backès

Si vous ne connaissez pas Requiem, extrait de Théâtre choisi VI – pièces mortelles de Hanokh Levin, courrez vite le découvrir dans une mise en scène de Cécile Backès du 5 au 9 mai 2015 dans la grande salle des Célestins de Lyon. Un spectacle d’une rare intelligence de plateau, qui ne laisse rien de coté, mis à part peut-être hélas, le public. Dommage, car quand on s’y penche de plus près, cette mise en scène, très pertinente, regorge d’inventivités.

La découverte d’un texte

En allant voir Requiem, il vous faudra accepter de faire face à une dure réalité, celle de notre condition humaine, vouée à une fin tragique. Il est ici en effet question de la mort, et des derniers instants qui la précède. Mais rassurez-vous, le rêve et la poésie ne sont jamais loin. Car ce fameux passage de la vie à l’au-delà regorge de mystères. Alors pourquoi ne pas le rêver, pour en tout cas, jamais ne s’en inquiéter ? Ce moment, si éphémère, du dernier souffle, où l’on voit passer les anges. Et qui de mieux pour mettre en situation cela de mettre en avant un homme qui fréquente la mort au quotidien : un fabriquant de cercueil ? Mais jusqu’à présent, c’était à la mort des autres qu’il devait faire face. Qu’arrive t-il quand c’est celle de sa femme, « sa vieille », qui survint ? Un bouleversement, évidemment, qui va faire changer la vision qu’il a sur le monde, et surtout sur sa propre vie. Quel a été son but, ses bénéfices ? Aurait-elle pu être autrement ? Requiem nous évoque donc tendrement les dernières pensées d’un homme, ses réflexions, abstraites voir étonnamment concrètes. Seul, ou face à de drôles de personnages, il tisse la trame, paisiblement, de son dernier voyage, qui sera cette fois sans retour. C’est un texte magnifique, qui parvient à ne jamais tomber dans le pathos et le larmoyant. C’est un vrai bonheur, aussi paradoxal cela soit-il, de découvrir ce texte, à la fois très théâtral mais si profondément philosophique, entre drame et comédie. Et d’autant plus quand il est intelligemment mis en scène…

Une recherche plastique, des comédiens au décor

© Thomas Faverjon
© Thomas Faverjon

Ici donc, rien n’est laissé de coté, tout est finement travaillé pour parvenir à une ambiance entre réalité angoissante et onirisme. Coté visuel tout d’abord avec la conception de l’espace. Sur le plateau, un cadre posé au sol. Grâce à un ingénieux travail sur la lumière, l’espace devient tour à tour cabane des vieux ou celle de l’infirmier. La branche qui apparaît laisse ensuite deviner un jardin et un ailleurs. Si l’espace est donc unique, et unifié avec les plumes étalées sur le sol, les différentes pièces parviennent sans peine à se délimiter grâce à la lumière. Le travail de celles-ci sur les pans de tissus et de bâche entourant le plateau est, là encore, esthétiquement réussi. Si le décor convainc, c’est également le cas pour les comédiens, tous très doués. D’un naturel très rare sur nos scènes françaises, ils parviennent instantanément à donner corps à leurs personnages. Sans surplus, ils évoluent de bout en bout dans une simplicité remarquable. Les changements de rôles permanents pour certains comédiens se font à peine remarquer, et nous dévoilent une palette de jeu fortement appréciable. Un petit coup de cœur pour Félicien Juttner et Maxime le Gall, les deux voyageurs de la calèche, ainsi que pour Philippe Fretun qui incarne le personnage du vieux avec une grande tendresse. A noter que les personnages des vieux ont, sur le papier, environ 75 ans, et que les comédiens qui ne les ont pas ne cherchent en aucun cas à en mimer les attitudes. Un très bon choix ! On apprécie, de manière plus générale, quelques trouvailles, simples mais qui font toujours leurs effets. L’âme des personnages quittant le corps représenté par une bille lumineuse est d’une belle simplicité poétique. La calèche, fait de bric et de broc, tiré par un comédien a tête de cheval est là aussi simple, mais toujours efficace. Les masques, eux aussi, sont esthétiquement beaux et viennent compléter à merveille le tableau général. Les qualités plastiques et la mise en jeu permettent donc de révéler à merveille le texte, et permettent de révéler tout son sens.

Mais la calèche nous laisse parfois sur le bas coté

© Thomas Faverjon
© Thomas Faverjon

En effet, quand on l’analyse, ce spectacle est parfait, et il ne serait pas aisé de trouver quoi que ce soit à lui reprocher. Mais la magie ne prend pas. Si l’ennui ne domine pas l’assemblée, on ne parvient hélas pas à se laisser emporter par l’histoire, qui a pourtant tous les atouts pour être prenante. Peut-être que l’ensemble apparaît comme trop lisse, peut-être même trop parfait. Sa qualité artistique dresse une barrière face à la narration, nous obligeant à rester dans une position de critique et non de spectateur. Peut-être que la mise en scène n’est pas assez poussée, et que cette base, excellente, aurait mérité plus de risques, de force et de développement, en allant peut-être plus loin dans l’aspect onirique, et en développant par exemple cette idée de figures hybrides arrivant sur scène, et la présence en chair et en os de la mort et ses anges sur scène. Ou encore en insistant sur l’aspect comique très présent dans le texte, en accentuant cet humour noir si particulier. L’humain pourtant au cœur du propos du texte, ne parvient pas à nous toucher par sa chaleur, et l’on reste, ce qui est est déjà beaucoup, en admiration face au travail effectué.

La mise en scène de Cécile Backès surprend donc par son inventivité, et sa retranscription très juste de l’œuvre de Hanock Levin. S’il n’emporte pas notre cœur et nous laisse hélas bien souvent froid, il convainc en revanche sans aucun problème nos neurones et nos yeux. Un spectacle à découvrir au Théâtre des Célestins de Lyon, jusqu’au samedi 9 mai.

Marie-Lou Monnot

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