Un Songe d’une nuit d’été haut en couleurs !

L’une des comédies les plus connues et appréciées de notre illustre William Shakespeare, Le Songe d’une nuit d’été, a été écrite entre 1594 et 1595. Afin de bien commencer l’année 2016, le Théâtre National Populaire nous en propose une version inédite en ce début du mois de janvier. Rétrospective sur un spectacle astucieux, beau et fleuri !

Inspirations hétéroclites et adaptation moderne pour un spectacle original

©Michel Cavalca
©Michel Cavalca

Commençons par ce qui saute aux yeux du spectateur lambda, tel que nous, qui entre dans la salle Jean-Bouise du Petit Théâtre du TNP. Que voit-il ? Des couleurs, des rubans qui volent un peu partout, des tréteaux en bois, des miroirs bariolés côté cour et côté jardin, et un immense cercle autour de tréteaux centraux. La pièce n’a pas commencé que nos yeux sont déjà charmés par ce qu’ils voient. En effet, Juliette Rizoud, qui propose cette adaptation du texte de Shakespeare et cette mise en scène, a judicieusement opté pour un transfert de la Grèce – lieu originel de la pièce – à un village tzigane. L’idée est ingénieuse : non seulement les couleurs et l’ambiance festive rendent particulièrement bien pour une pièce aussi drôle et fraîche que Le Songe d’une nuit d’été, mais donne une profondeur intéressante à la pièce. La culture tzigane cultive les rites magiques et les superstitions, et a pour maîtres-mots la danse et la musique. C’est ainsi qu’une violoniste ponctue la pièce, tout comme quelques chants en anglais – il ne fallait pas oublier la culture d’origine de la pièce.
Arrêtons-nous quelques instants sur la danse et les chants si vous le permettez. D’abord, nous introduisons ici une nuance dans notre emballement : seul le dénouement heureux montre une fête pleine de vie, de chants et de danses. Peut-être quelques danses parsemées çà et là au fil de la pièce, notamment dans la forêt avec Titania et Obéron aurait été bienvenues, car l’idée semble esquissée avec la gestuelle des deux personnages, mais n’aboutit guère. Ensuite, nous avons trouvé dommage que les chants soient en anglais ; même que certaines paroles soient prononcées en anglais. Non pas que l’idée soit mauvaise. Mais la réalisation n’était pas des plus efficaces : nous avons eu peine à comprendre la langue de Shakespeare, entre la musique, les bruitages et l’accent des comédiens… Ce qui est dommage vu la beauté de cette langue. Outre ces deux petits bémols, nous l’avouons, l’ambiance festive et joyeuse était au rendez-vous dans une scénographie bariolée et lumineuse.
Juliette Rizoud a en outre fait un clin d’œil à l’époque de Shakespeare et au théâtre élisabéthain, en plus de la transcription dans un milieu bohémien : en témoignent le cercle à la craie sur la scène, rappelant la scène ronde élisabéthaine, et des coulisses à vue, faisant écho au théâtre populaire de La Commedia dell’Arte en vogue à l’époque.

Un comique très justement dosé qui permet une fin en apothéose

©Michel Cavalca
©Michel Cavalca

Le Songe d’une nuit d’été est bien une comédie de Shakespeare et nous devons avouer que les spectateurs sont sortis de la salle avec un très grand sourire. La fameuse mise en abyme – une troupe de comédiens amateurs décident de jouer une pièce, intitulée grossièrement La comédie fastidieuse et ennuyeuse du jeune Pyrame et de son amante Thisbé, farce très tragique, lors des noces de Thésée et d’Hippolyte – est ici rendue à merveille. Les personnages sont grotesques à souhait, les acteurs sont hilarants… Nous avons rarement autant ri au théâtre, je vous prie de nous croire. La belle Thisbé est interprétée par Clément Carabédian, jouant un acteur qui ne sait pas jouer – ce qui est très fort tout de même car on ne s’y trompe pas ! Snug, le bègue, interprète le Lion avec une chevelure, nous voulons dire, une crinière blonde ridicule… Et Bottom, qui joue Pyrame, n’en finit pas de se suicider, parodiant les grands acteurs de la tragédie classique. C’est à ce moment de la pièce que nous avons été réellement emballés par le spectacle.
S’ensuit une autre mise en abyme : la tirade finale de Puck. Ce loyal serviteur d’Obéron, prince des Elfes, qui revêt des traits de l’Arlequin italien et du bouffon, demande grâce aux spectateurs et appelle à de généreux applaudissements si le spectacle a plu. Dans le cas contraire, il nous invite à oublier ce que nous avons vu, comme si tout cela n’avait été qu’un rêve… Le texte de Shakespeare est prodigieux, même malgré la traduction… La comédienne aurait pu néanmoins ralentir son débit d’élocution pour nous laisser le temps de savourer encore plus les détails et les finesses de ces quelques phrases. L’effet n’en reste pas moins magistral.

Entre la nuit et le jour, la forêt et le palais, le rêve et la réalité… Le spectateur songe aussi…

©Michel Cavalca
©Michel Cavalca

Le fond philosophique de la pièce de Shakespeare est également bien rendu. Nous avons été agréablement surpris par le décor proposé pour la forêt, difficile à mettre en place sans ennuyer le spectateur. Cette forêt, lieu magique et enchanté où se joue une véritable course-poursuite croisée des amants – Hermia et Lysandre d’une part, Helena et Démétrius de l’autre – est très belle dans cette mise en scène. Des ballons blancs gonflés à l’hélium flottent dans les airs, comme des astres somptueux suspendus au-dessus des destinées humaines qui se jouent à même le sol. Une lumière tamisée et bleutée amène la nuit et laisse l’esprit du spectateur songer avec les personnages…

Les thèmes principaux de la pièce sont alors bien illustrés : le spectateur oscille entre le jour (au début de la pièce, avec ce décor bariolé du palais et cette lumière blanche) et la nuit (avec cette forêt blanche et bleue, ainsi que ces personnages fantasques et magiques comme les fées ou les elfes), autrement dit, entre la réalité et le rêve. Le thème du rêve était d’ailleurs un thème très prisé par les auteurs contemporains de Shakespeare, comme Calderon en Espagne avec La vida es sueño, écrite une quarantaine d’années après Le Songe d’une nuit d’été. Ce dernier met alors en avant l’illusion permise par le rêve et l’illusion permise par le théâtre, qui n’est qu’une projection fictive de la réalité. C’est ainsi qu’on retrouve la devise du théâtre du Globe : « totus mundus agit histrionem », ou « tout le monde joue la comédie ». Les personnages du palais sont livrés à des jeux de séduction ; ils sont ensorcelés par des êtres enchantés ; la troupe grotesque de Bottom joue une comédie ; et nous ne savons plus vraiment où sont les limites du spectacle, qui joue le jeu et qui ne le joue pas. Finalement, la fiction et la réalité se rejoignent dans ce théâtre, et on sort de la salle avec des étoiles plein les yeux.

Sarah Chovelon

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