Un voleur d’estampes plein de talents !

Cette année, le festival de la bande dessinée d’Angoulême, qui se poursuit jusqu’au 31 janvier, accueille Camille Moulin-Dupré, un artiste qui tente le pari fou de faire un album d’estampes. S’il est classé parmi les mangas, par son éditeur, peut-on vraiment dire que Le voleur d’estampes en est un ?

Une BD/manga pas comme les autres

9782331019739Si on se contente de définir le manga comme de la BD japonaise, alors oui, Le voleur d’estampes de Camille Moulin-Dupré peut être considéré ainsi, seulement, cette étiquette semble un peu galvaudée… Déjà parce que le « mangaka » n’est pas japonais mais bien français et ensuite parce que quiconque a déjà ouvert un manga ne trouvera pas cet album familier. Et pour cause ! Selon moi, il ne s’agit pas d’un manga mais bien d’une histoire d’estampes. En utilisant une technique de sample, c’est-à-dire la réalisation d’un dessin numérique, dont le croquis sert de base à une superposition de calques, Camille Moulin-Dupré créer un ouvrage rare dans le monde de la BD. Si les dessins pleine page du début de l’album fascinent par leur expressivité et la justesse dans le tracé du mouvement, il faut quelque temps pour s’habituer à la lecture proposée. Ici, point de bulles, et très peu de vignettes, les dessins sont amples, et prennent le pas sur le texte comme devrait le faire toute œuvre graphique. Les dialogues ne sortent pas de la bouche des personnages mais semblent flotter autour d’eux ; charge à nous de les recomposer, de les mettre dans l’ordre et de découvrir à qui appartiennent ces phrases qui volent dans les airs. En plus de suivre la piste du voleur, l’auteur nous impose un deuxième jeu de piste avec celui des dialogues.
L’autre détail qui pourrait faire penser au manga, c’est le noir et blanc. Point de couleur, tout se joue sur les contrastes et ça fonctionne. On est embarqué dans cette histoire, en plus d’avoir volé les bulles, et les estampes, ce « voleur » nous prend dans son sac et nous attire inexorablement vers lui…

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Un Japon traditionnel

Évidemment, le thème du livre rappelle l’univers du manga puisque l’histoire se déroule dans un Japon traditionnel. L’auteur nous présente un Japon en souffrance. Un gouverneur, chassé de la capitale par ses ennemis politiques retourne dans le palais de la province qu’il gouverne pour se refaire une santé et préparer son retour au premier plan. Accompagné de sa fille, totalement imbibée d’opium, il découvre qu’un voleur sévit dans la ville et voit cela comme une humiliation qui doit cesser ! En fin de compte, le gouverneur incarne une autorité ridiculisée et placée au second plan car là n’est pas le sujet de cet album. L’accent est bien plus mis sur la vie à la ville et la misère que vivent les habitants. Cette misère est telle que l’entraide se fait de plus en rare, les denrées également et un voleur d’hommes riches devient une légende urbaine. Dans ce premier tome, nous assistons à la naissance de cette légende. S’il est un héros, ce voleur manque d’une qualité majeure, l’altruisme. Si l’argent n’est pas son motif principal, il ne partage pas non plus ses prises.
Cette société traditionnelle japonaise rappelle beaucoup la société dans laquelle on vit, où on a l’impression que tout ce qui arrive est la faute des riches et que quiconque réussirait à leur dérober quelque chose de précieux pourrait devenir un héros, une légende urbaine. Le peuple souffre alors il se réjouit du malheur de ceux qui ne manquent de rien.

683c046b29b1bb2b435c8c734304afc4._SX640_QL80_TTD_Comme nous le disions, le voleur n’est pas habité par de nobles idéaux, si ses raisons ne sont pas clairement explicitées, on comprend que son but premier est l’amusement et l’envie de désorienter, de désorganiser un système inégal et inapproprié. Pour autant, il ne cherche pas à fomenter une rébellion et ses pensées nous font comprendre que s’il a envie de déstabiliser le gouverneur, il n’est pas non plus solidaire ou bienveillant envers les autres habitants du village. Il semble même distant et méprisant. Il trouve leur vie aussi insignifiante que la sienne (quand il n’est pas voleur) et n’apporte que peu de crédits à leurs paroles ou leurs actes. Seule la fille du gouverneur, semble attirer son attention et réussir à le déstabiliser. Elle, totalement imprégnée d’opium, paraît vivre dans un autre monde qui lui fait prendre le voleur pour un « tengu » une créature légendaire vengeresse que rien ne peut arrêter. Dans son délire, elle parvient à démasquer l’identité du voleur mais plutôt que de le voir comme une menace, elle se met à l’idolâtrer et à fantasmer sur la seule distraction qui existe dans cette petite bourgade…

Le tome 2 promet de développer cette relation, et si l’étau paraît se resserrer sur notre homme, le « tengu » a plus d’un tour dans son sac et nous attendons avec hâte le deuxième et dernier tome dont l’histoire ne manquera pas de nous intriguer et les planches de nous faire habilement voyager à la découverte de l’estampe japonaise.

Jérémy Engler


Venez découvrir nos interviews de Camille Moulin-Dupré !

Première Interview

Deuxième interview

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