Une anarchie législative au TNP

Du 8 au 28 janvier 2016, le Théâtre National Populaire de Villeurbanne, par l’intermédiaire de la nouvelle création de Joël Pommerat, nous ouvre les portes des États Généraux qui ont abouti à la première constitution de notre pays. Ça ira (1), Fin de Louis immerge donc le public au cœur de la plus grande révolution politique qu’a connu notre pays.

L’Histoire mais pour quelle Histoire ?

©Elisabeth Carechio
©Elisabeth Carechio

Si la pièce se déroule entre 1787 et 1791 et montre donc la révolte populaire vis-à-vis des privilèges, Joël Pommerat nous sort de cette époque avec des costumes modernes et surtout dès les premières paroles du 1er ministre de Louis XVI. Il annonce que depuis qu’il a pris ses fonctions la crise financière s’est accentuée mais que ce n’est pas de sa faute, c’est la faute de son prédécesseur et que maintenant il faut réagir en proposant un nouvel impôt égalitaire que chacun – y compris la Noblesse et le Clergé – devraient payer en fonction de ses biens. Ce discours nous rappelle étrangement le début du quinquennat d’Hollande et est à l’origine des États Généraux qui changeront durablement la France. Car oui, c’est une Révolution que le public vit pendant ce spectacle de 4h30. Le public devient membre des différentes assemblées qui se créent dans la salle. En effet, les acteurs sont disséminés un peu partout dans la salle, nous immergeant complètement dans la pièce. S’il n’intervient pas, le public devient figurant et membre malgré lui de cette assemblée des États Généraux. Au départ, dans la salle, les spectateurs applaudissaient avec les acteurs, faisant d’eux des représentants du Tiers État et des révolutionnaires en puissance. La Révolution et ses faits majeurs (guillotines, prise de la Bastille…) ne sont pas montrés sur scène, ils sont suggérés, entendus, racontés mais jamais représentés. Car là n’est pas le propos de la pièce, d’ailleurs, à part Louis XVI, aucun des personnages nommés n’a existé ou alors pas sous ce nom là… Joël Pommerat ne veut pas nous faire assister au processus de la Révolution mais souhaite nous faire comprendre l’origine et le processus d’une révolte populaire, avec notamment la montée des extrêmes et les multiples crimes. Cette situation évoque quelque peu notre société actuelle et tel est le but de cette pièce. Si le metteur en scène n’a pas forcément pour but explicite de dénoncer la politique – et ce serait réducteur de penser la pièce ainsi – il souhaite faire réfléchir le public sur sa situation actuelle et sur les risques que cela peut engendrer.

L’anarchie, prémices de la Terreur ?

©Elisabeth Carechio
©Elisabeth Carechio

La pièce insiste donc sur le processus de création de la 1ère Constitution de notre pays et insidieusement, petit à petit, on voit poindre la suite qu’a connue cette Révolution, la Terreur. La pièce s’intitule Ça ira (1), ce qui suppose qu’il y aura une deuxième partie qui devrait aborder la Terreur qui commence à s’immiscer dans cette Assemblée du peuple de France.

Les États Généraux commencent donc et chaque catégorie sociale de la population bénéficie d’une salle privée pour travailler sur cette fameuse Constitution. Seulement, l’Assemblée du Tiers-État ne comprend pas pourquoi ils ne peuvent pas se réunir avec la Noblesse et le Clergé dans la même salle, car ce serait quand même plus commode pour travailler. Donc ceux qui se disent les représentants du peuple décident de ne pas faire de propositions pour cette Constitution tant que les autres groupes ne voudront pas discuter avec eux. Deux camps se créent au sein de l’Assemblée du Tiers-État, ceux qui sont pour le dialogue avec la Noblesse et ceux qui veulent tout simplement s’en affranchir et créer l’Assemblée Nationale. Si effectivement cette dernière voit le jour, ce n’est pas sans une certaine cacophonie. On voit tout d’abord que le président de l’Assemblée n’arrive pas à faire respecter le temps de parole ni les ordres de passages, et que les vindictes personnelles prennent le pas sur l’intérêt du plus grand nombre. Certains veulent des mesures radicales et d’urgence tandis que d’autres veulent préparer l’avenir. Tant de visions qui s’opposent et qui créent une anarchie sans nom ! Les députés ne s’écoutent pas les uns les autres, se sifflent, s’insultent et on se croirait vraiment sur les bancs de l’Assemblée Nationale aujourd’hui mais en pire ! C’est donc normal que rien ne bouge puisque personne n’est d’accord avec personne et tous s’insultent et s’emportent à tour de bras ! Ce blocage et ce chaos durent des mois or le peuple justement lui est dans l’urgence et voyant que rien ne se passe et que rien n’avance, il décide de mener des opérations coup de poing comme on dit aujourd’hui. L’une des premières est la prise de la Bastille, puis la prise de l’Hôtel de Ville de Paris et la mort de son responsable suivent, ainsi que la mise à mort de personnes jugées ennemies du peuple. C’est à partir de ce moment-là que la Noblesse décide de s’allier au Tiers-État et de distribuer ses richesses au peuple et à la France, plus par crainte pour leur vie que par idéal constitutionnel… On comprend tout comme certains députés que la Terreur s’installe et que les articles de la Constitution ne se font plus grâce à une concertation réfléchie mais uniquement à cause de la peur d’apparaître sur les listes des gens à abattre…

Une cacophonie maîtrisée

©Elisabeth Carechio
©Elisabeth Carechio

Si les multiples énervements des personnages, les insultes et l’impression que le débat n’avance pas peuvent nuire à la compréhension et créer une lassitude de la part du spectateur,  il faut toutefois reconnaître que c’est très bien amené. Les personnages sont plus vrais que nature, les comédiens qui tantôt jouent un Noble, un député du Tiers-États, un partisan du roi, un habitant de Paris en plein désarroi parviennent à faire vivre chacun d’entre eux avec conviction. Joël Pommerat tenait à ce que ces comédiens jouent plusieurs rôles afin qu’ils prennent la mesure de ce qui se passe dans la salle et le pari est réussi car tout est criant de vérité. Les insultes qui fusent, les emportements, les interruptions, tout participe à créer une cacophonie qui, bien que semblant anarchique, témoigne du grand talent des comédiens qui parviennent sans difficultés à retranscrire cette impression de « bordel » démesuré. Le fait que les invectives fusent de tout côté de la salle nous plonge dans cet univers et le fait de nous faire devenir des députés passifs nous amène à une certaine fatigue intellectuelle et physique due aux 4h30 que durent la pièce mais permet également et surtout de ressortir plein de questions sur notre société et sur le rôle que nous avons à y jouer.

Plus qu’un pamphlet contre notre gouvernement, et plus qu’un simple rappel historique, cette pièce propose une réflexion sur la société actuelle et sur notre rôle de citoyen au sein de celle-ci. Avec ce spectacle, Joël Pommerat revient à l’origine du théâtre et nous livre un théâtre citoyen qui ne s’adresse pas qu’aux simples spectateurs mais aussi et surtout aux citoyens que nous sommes ! Vivement la suite !

Jérémy Engler

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