Une BD d’estampes, c’est l’univers poétique de Camille Moulin-Dupré sur Le voleur d’estampes

Et si l’art de la BD et de l’estampe étaient non seulement mélangés, mais réinventés… Ça donnerait le livre Le voleur d’estampes dont le premier tome est sorti début 2016. Afin de mieux comprendre comment il est possible de mélanger ces deux arts, nous avons rencontré Camille Moulin-Dupré, l’auteur et dessinateur de cet ouvrage, dont la critique est disponible sur notre site pour nous expliquer dans un premier temps son univers avant de vous proposer de découvrir demain comment ils réalisent ses dessins et les enjeux de son œuvre.

Pourquoi avoir voulu réaliser une BD en estampe, ce n’est quand même pas banal ?

Camille Moulin-Dupré : Oui, oui, oui, c’est sûr (rires). Alors, que je ne parte pas dans tous les sens, car, en fait, c’est pour des milliers de raisons, il y a des milliers de facteurs qui ont déclenché ça ! Principalement, je m’intéresse à la bande dessinée et aux codes de la bande dessinée, j’ai fait un court-métrage d’animations qui s’appelle Allons-y Alonzo ! qui était à la fois un hommage à Jean-Paul Belmondo, au cinéma français des années 60 et à la BD franco-belge. J’utilisais beaucoup de narration avec des cases et j’aime bien utiliser les codes de la BD et les croiser avec d’autres techniques. J’aime beaucoup le Japon, j’adore l’estampe. Quand j’y suis allé, j’ai un peu étudié la langue et en fait, j’ai poussé mon amour de la culture japonaise et je continuerai toujours à le faire. Donc j’avais très envie de faire un truc japonais qui me permettait de parler à ma génération parce que Belmondo, c’est plutôt la génération de mes parents, de mes grands-parents. Donc je voulais m’adresser à ma génération et lui montrer quelque chose qu’elle ne connaît pas forcément. Enfin, je pense que l’estampe, la bande dessinée et le manga sont très très proches et que ce sont des ancêtres. J’ai beaucoup regardé les estampes japonaises et j’avais envie de retrouver le graphisme des compositions parce que je trouve ça assez sublime : ce trait est pour moi le plus sublime des lignes claires. Les compositions, quand tu les regardes, tu te rends compte qu’elles sont très cinématographiques : t’as des gros plans, des portraits et quand j’ai storyboardé la BD, je savais que je pouvais faire un truc en estampe qui allait se lire pour un œil occidental. Et en fouillant l’estampe, tous les codes étaient là pour faire de la bande dessinée, dont le découpage en case et au final quand tu lis le bouquin, mises à part les speedlines tout le reste rappelle la BD. Donc moi j’aime bien faire des propositions, expérimenter, jouer avec les codes et proposer une autre forme.

©Camille Moulin-Dupré
©Camille Moulin-Dupré

Avant de revenir sur les codes que vous utilisez ou détournez, pouvez-vous expliquer ce qu’est l’estampe pour ceux qui ne connaissent pas cet art japonais ?

Camille Moulin-Dupré : À la base, il y a un dessinateur, un graveur et un éditeur, c’est en ça que c’est proche du monde du livre et de l’édition. Donc on va prendre l’exemple d’Hokusaï qui fait des planches en noir et blanc, on va lui graver et après, il fait une mise en couleur, ce qui est assez proche de la bande dessinée et chaque couleur va avoir une plaque en bois spécifique et quand on imprime, on imprime le noir et blanc et après la plaque de bleu, la plaque de rouge, la plaque de vert… Donc nous, on voit les estampes comme un tableau qu’on aurait au mur, mais les plaques existent toujours. Tu peux acheter une estampe d’Hokusaï avec des plaques originales. Ce n’est pas si cher que ça une estampe.

Moi ce que j’ai repéré dans l’estampe japonaise, graphiquement je parle, c’est que, déjà, il y a sept à douze couleurs donc il fallait que mes gammes de couleurs n’aillent pas plus loin que ça. Moi j’ai même baissé puisque je suis à six valeurs de gris. Généralement, les personnages, les kimonos, les nuages, ce sont des courbes au niveau du trait et le décor c’est souvent du dessin à la règle, les bâtiments, les fenêtres, les intérieurs… Donc si tu as ces éléments là, ça marche. Les autres spécificités graphiques sont que par exemple, si tu veux avoir des vues un peu isométriques, des perspectives cavalières, il n’y a pas de perspectives, ce qui est plutôt cool quand tu dessines parce que tu n’es pas obligé d’être dans un truc hyper rigoureux et ça crée ce qu’on appelle un monde flottant, un monde fantastique ou qui relève du conte que je trouvais agréable à aborder. Sinon quand on regarde comment le trait est fait, on est quand même très proche de la calligraphie. Au début, il fallait que je dessine des kimonos et je ne savais pas par où commencer, par quel sens le prendre, je ne savais pas par quel trait commencer, par en haut, par en bas… Et au bout d’un moment, à force de pratiquer, tu comprends comment c’est fait et en fait, tu ne fais que des petites courbes ou des « s » et dans le dessin c’est agréable, c’est très proche de la calligraphie ou des gestes que tu répètes.

©Camille Moulin-Dupré
©Camille Moulin-Dupré

L’idée de flottement dont vous parliez se ressent dans la lecture, notamment par la disposition du texte, le fait qu’il n’y ait pas de bulles, au départ, on a du mal à savoir qui parle ou dans quel sens commencer le texte et est-ce que finalement le texte n’est pas moindre dans cette œuvre ? On a l’impression que le texte est un jeu de piste sur les traces du voleur…

Camille Moulin-Dupré : Ce que tu me dis sur le texte, je peux l’entendre… c’est une critique qu’on me fait parfois – critique minoritaire bien sûr – (rires)

Jérémy Engler : Attention, ce n’est pas une critique, j’ai trouvé ça très intéressant justement…

Camille Moulin-Dupré : Oui, mais il y a des gens qui ont fait une critique par rapport à ça, donc…

Après l’œuvre est très pédagogique, elle commence muette et après il commence à y avoir du texte. Elle est muette pour qu’on puisse rentrer dans l’estampe, c’est une sorte de pacte avec le spectateur, je lui dis : « voilà, ça va être comme ça », les cases vont être plus grandes, les compositions vont être sur toutes les doubles pages, c’est aussi la spécificité du titre Le voleur d’estampes, c’est que je n’ai que des doubles pages et ça c’est très important. Je le savais dès le départ et ça me permet d’avoir des images extrêmement composées qui pourraient être accrochées au mur comme des tableaux – attention je ne le dis pas d’une manière de dire : « ah c’est comme des tableaux donc c’est plus chic », je n’ai pas de hiérarchie dans les arts, pour moi, ce sont les créateurs et les belles choses qui sont importantes. Par rapport à ce que tu dis au niveau du texte, au début, je ne savais pas comment insérer mes textes. Enfin, non ! En fait, il y a toujours eu du texte dans les estampes, ça existe et elles n’utilisaient pas de bulles, donc je voulais reprendre ce code-là. Je voulais respecter les codes de BD normaux où tu commences par en haut et ça baisse, après c’est sûr que comme il y a des doubles pages, des fois, on ne sait pas si on doit regarder celle d’en bas ou celle d’à côté, sur une ou deux pages, c’est problématique, mais sur la plupart, les textes sont faits de telle sorte que si tu lis en bas ou en haut c’est pareil. Ensuite, il faut comprendre que j’ai fait toutes les pages, toutes les images sans le texte et une fois que j’ai fait toutes les planches, là j’ai posé tous les textes et les dialogues, j’ai même écrit les dialogues une fois que j’avais tout terminé, j’avais déjà des petits bouts à droite à gauche bien sûr, mais je les ai réellement écrits à ce moment-là. Les dessins étaient finis en septembre, j’ai mis quinze jours à écrire les dialogues et c’est parti à l’impression en novembre. Donc c’est vraiment ce qui est arrivé en dernier. Je pense que les images c’est parfois plus important que les mots, moi je sais mieux m’exprimer à travers des images qu’avec des mots. Quand j’ai commencé à travailler sur ce projet, je savais que visuellement ça allait être beau, j’ai eu des retours très positifs dès mon premier dessin, donc je savais que c’était bien parti et que je pouvais tenir la cadence. Après, c’était au niveau du scénario et des dialogues que j’avais plus peur, puis petit à petit, j’ai pris confiance en moi. Comme je le disais, je suis moins à l’aise avec des mots, parfois, je pense qu’il y a plus de poésie en montrant quelque chose sans être obligé de le dire et je voulais qu’on retrouve ça.

L’autre truc que j’aime bien raconter c’est que quand j’ai découvert les mangas à l’époque où Dragon Ball et Ranma passaient au club Dorothée, les premières boutiques d’import ouvraient et on achetait des mangas en japonais et on ne comprenait rien au texte, mais visuellement, quand tu connaissais déjà les personnages, tu avais déjà une narration et tu comprenais ce qui se passait. Et quand tu regardes une estampe, tu comprends qu’il y a une narration visuelle et c’est ça que je voulais qu’on retrouve dans le livre.

©Camille Moulin-Dupré
©Camille Moulin-Dupré

Le texte est important, mais parfois, j’attends que les images me parlent, quand je stroyboarde, j’imagine toujours comment les images vont s’enchaîner dans ma tête et après je sais à peu près les dialogues, mais je ne sais pas où ils vont être, s’ils seront dans la première case ou la troisième, je préfère attendre que l’image me parle et ensuite les dialogues viennent. Concernant la façon dont le texte est disposé, j’ai vraiment fait gaffe à ce que ça respecte la composition de la page. Je me suis pris la tête à faire de belles compositions graphiquement, il fallait que les textes puissent s’intégrer dedans. J’avais très peur quand on a dû mettre les textes que ça gâche le dessin et finalement, on s’en est très bien sorti. Je trouve que ça participe à l’ambiance ! Je me suis battu pour avoir cette typographie-là, car je trouvais qu’elle collait bien à l’univers. De toute façon, dans ce bouquin, j’ai tout fait, j’ai fait la jaquette, j’ai fait la tranche, j’ai absolument tout fait et la blague que je dis c’est que le seul truc que je n’ai pas fait c’est le code-barre et c’est même pas vrai parce que j’avais déjà posé le code-barre dans la composition. C’est mon premier objet, et j’aime beaucoup les beaux livres, donc j’ai proposé ça et on m’a dit oui ! Je voulais vraiment qu’on soit dans l’ambiance, tout le temps, jusqu’au rabat de la jaquette. Je voulais essayer de faire quelque chose de maitrisé.

Propos recueillis par Jérémy Engler


Venez découvrir la suite de l’interview !

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