Une Belle au Bois Dormant qui déménage !

Jean-Michel Rabeux est un dramaturge et metteur en scène français. Après une formation philosophique, il choisit le théâtre pour « dire non à un état de chose », pour faire naître dans l’esprit du spectateur des révélations. Au théâtre de la Croix-Rousse, il présenta en 2011 Barbe-Bleue et en 2014 Peau d’Âne et cette année du 21 au 25 novembre 2015, il revient avec La Belle au bois dormant.

Jean-Michel Rabeux revisite le conte de Perrault

© Ronan Thenaday
© Ronan Thenaday

De la Belle au Bois Dormant de Disney, il ne reste plus grand-chose : un bois, un fuseau meurtrier, une fée vengeresse, et une puissance bénéfique qui réduit la torpeur infinie de la belle princesse en un sommeil de cent ans seulement. Et si le baiser du prince – qui joue admirablement – vient effectivement la réveiller, cela ne constitue que les premières minutes de la pièce. Le texte opère un retour aux sources formidable, et loin de la fade histoire pour fillettes incarnée aujourd’hui par les dessins animés, il fait renaître le vrai conte de Perrault. Sitôt que le prince trouve sa princesse et la réveille d’un baiser d’amour, ils se marient. Mais l’histoire ne fait que commencer : par peur de l’ogresse qui sert de mère au prince, ils cachent leur amour et leurs deux enfants, Aurore et Crépuscule – ironiquement jouée par une actrice assez âgée dans la pièce de Rabeux. Mais l’affreuse reine mère ne manque pas de bon sens et comprend bien vite que son fils lui a échappé et elle désire se venger en dévorant ses petits-enfants et la princesse Cui-cui toute crue.
Cette pièce est d’autant plus intéressante que le rôle passif de belle blonde endormie qu’on fait généralement jouer à la princesse est rendu ridicule par l’intonation et le texte de l’actrice qui l’incarne – et ce n’est que quand elle est mère qu’elle agit, pour protéger ses enfants en apprenant que sa belle-mère en a après sa petite Aurore et son Crépuscule chéri. En se posant comme symbole des archaïsmes misogynes qui ne voient à la femme que deux fonctions, celles de séduire et d’enfanter, mais puisqu’elle ridiculise ce portrait peu flatteur de la femme, la mise en scène refuse aux petites filles la possibilité de s’identifier à la princesse, personnage fade dans les représentations modernes, rendu ici, par sa bêtise évidente et sa mièvrerie, terriblement intéressant.
À en croire les éclats de rire fréquents dans la salle, cette pièce plait très largement aux enfants ; mais elle s’adresse aussi à leur parents.

Un regard d’adulte, sur un conte d’enfants

© Ronan Thenaday
© Ronan Thenaday

Cette pièce pourrait être exclusivement réservée à un public d’enfants : l’histoire est plutôt simple, elle pourra intéresser les garçons comme les filles, et tous en ressortiront plus contents que terrifiés.
Mais le metteur en scène crée pour les adultes, à un autre niveau de compréhension, une histoire assez différente. En effet, la méchante ogresse, mère du prince charmant, symbolise le capitalisme le plus forcené ; d’ailleurs elle répète plusieurs fois « dollars, dollars, dollars ». L’ogresse dévorant les plus faibles est d’ailleurs un thème repris régulièrement par les communistes.
Le prince qui se présente comme le prince des Quartiers Nord, sire de Miromesnil, renvoie à une réalité sociale contemporaine – et naturellement, le rejet initial de la bonne fée n’est pas innocent. Mais Rabeux ne se contente pas de représenter, il critique : et son prince, « timide mais adroit » a le cœur pur ; et comme la morale glaçante de cette fable le rappelle, ce n’est pas lui, ou les méchants, qu’il faut mettre en cause mais bien « la marmite » ou son environnement.
Rabeux nous présente une Belle au Bois Dormant un peu cul-cul, que son prince appelle Cuicui. Bien loin de la pauvre innocente présentée par Disney, Cuicui semble être à l’origine de son propre malheur : c’est elle qui désire plus que tout toucher le fuseau, et la méchante fée, loin de l’inciter, le lui défend formellement : symboliquement, cette curiosité malsaine revêt un caractère dramatique et invite les adultes à un questionnement plus profond.
Si le texte est simple, le vocabulaire épuré, il n’en reste pas moins littéraire. Pour un public averti, il est d’ailleurs truffé de références méta-littéraires (au lever du jour, la Belle reprend le motif de l’alouette et du rossignol en référence au Roméo et Juliette de Shakespear), qui viennent soutenir les idées avancées par la mise en scène.

Cette pièce apparemment innocente, grâce à maintes allusions, a une portée symbolique et sociale qui résonne et effraye les spectateurs prévenus.

Adélaïde Dewavrin

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