Une belle fin pour une vie de solitude

Le festival Ciné O’Clock organisé par le cinéma indépendant Le Zola de Villeurbanne nous propose trois films en avant-première, Frank, projeté dimanche dernier, Shaun le mouton, projeté dimanche 8 février en clôture du festival et Une Belle fin, programmé 4 jours. Ce dernier film, réalisé par Uberto Pasolini, met en avant l’acteur britannique Eddie Marsan, trop souvent cantonné à des seconds rôles, en en faisant un personnage attachant et touchant.


Des vies ordinaires

Eddie Marsan joue le rôle de John May, un homme sans histoire dont le métier est de retrouver la famille ou les amis de personnes mortes dans la solitude pour les faire assister aux funérailles du défunt. Ce personnage très méticuleux, et même parfaitement maniaque ressemble un peu à Uberto Pasolini de l’aveu même du réalisateur. Néanmoins, il a insufflé à son personnage des traits de caractère qu’il n’a pas et qui confèrent à John May un aspect plus humain et touchant. En effet, si lui n’hésite pas remuer ciel et terre, à se déplacer à droite à gauche pour essayer de retrouver les familles, d’autres ne se donnent pas tant de peine. D’ailleurs, son responsable lui explique clairement qu’au final, c’est pour le mieux si on ne retrouve pas les familles, ça évite aux proches du défunt de la tristesse et de se remémorer des événements oubliés. Mais surtout ça fait faire des économies puisque si personne ne vient à l’enterrement, pas besoin d’enterrement, une simple incinération suffit.

phpThumb_generated_thumbnailjpg
En parfaite inadéquation avec ce monde insensible, lui préfère être coûteux mais organisé de beaux enterrements avec un discours toujours personnalisé en fonction de la vie que menait la personne. Afin d’honorer au mieux les défunts, il rédige lui-même les oraisons funèbres et assiste à chaque enterrement souvent seul. C’est lui qui donne tout son sens au film. Au final, ce film nous montre les conséquences de l’isolation sociale de certaines personnes qui se raccrochent à l’alcool ou à des animaux. Uberto Pasolini nous rappelle qu’il est important de ne pas oublier sa famille car il n’y a rien de pire que mourir en se rendant compte que personne ne s’en soucie. C’est pourquoi John May assume ce soin aux défunts, tout le monde le plaint et trouve son métier bizarre mais lui aime son métier. Il l’aime car lui aussi est isolé socialement, il n’a ni amis, ni famille, toute sa vie est réglée par son travail et son travail lui permet de vivre des centaines de vies par procuration. En bien des points, ce film rappelle Departures de Yojiro Takita dans le respect conféré aux morts. Le métier exercé par les personnages consiste à assurer une « belle fin » aux morts mais dans les deux films, il est mal vu alors même qu’il est essentiel. Cette esthétique du détail au quotidien que l’on retrouve dans Departures et dans les films japonais en général est très présente dans ce film car Uberto Pasolini reconnaît s’être inspiré de l’esthétisme de Yasujirô Ozu pour le côté intériorisé et modeste du film. Tout est dans la subtilité et le jeu d’Eddie Marsan est tout simplement criant de vérité et d’émotions, ce qui lui a valut le prix du meilleur acteur au festival d’Edimbourg.

Une mort qui fait basculer des vies (spoilers)

Alors que sa routine lui plaît, John May est licencié sans ménagement car peu rentable. Mais grand seigneur, son patron lui laisse trois jours pour finir sa dernière affaire et tenter d’organiser une « belle fin » à William Bob Stoke. Sachant que c’est sa dernière affaire, il fait tout ce qu’il peut pour organiser un bel enterrement. La vie qu’à mener cet homme va bouleverser la sienne. Malgré son caractère violent, cet homme avait réussi à avoir des amis partout où il était passé et pourtant personne ne veut aller à ses funérailles. Chaque rencontre lui montre qu’une personne bien que seule et solitaire avait pu tisser des liens et créer de la vie quelque part. Même mort et coupé du monde, il avait laissé une trace de son passage, ce que commence à vouloir faire John May maintenant qu’il est sans emploi. Au fur et à mesure de ses recherches, sa vie morne et réglée comme du papier musique s’anime, il se rebelle contre sa hiérarchie allant jusqu’à uriner sur la belle voiture de son patron et le film s’égaie à mesure que lui sourit à la vie. Il découvre la gentillesse gratuite des gens, ce qui le pousse à agir différemment, ce qui lui procure un nouveau plaisir et sa rencontre avec Kelly Stoke, la fille du défunt, va changer sa vie. Il se met à sourire car il a pu retrouver cette fille qu’il est sûr de pouvoir mener à l’enterrement. Dès lors, sa vie terne aux couleurs gris/bleu se teinte de couleurs vives à l’écran. Tout s’illumine et finalement, la fin de son travail semble lui offrir une nouvelle chance, une nouvelle vie plus heureuse. Tout le film est réalisé en plan fixe pour montrer le point de vue de John May qui s’estime limité, à l’étroit dans son univers, mais la scène de l’enterrement de William Stoke, qui a finalement réuni toutes les personnes qu’il a rencontrées et qui au départ ne souhaitaient pas se rendre à l’enterrement, est un travelling, insistant sur le bonheur de ses gens, de ses familles qui se retrouvent grâce à lui. Il n’était pas limité, au contraire et sa dernière affaire est vraiment « une belle fin » !

Still life – titre anglais du film – insiste sur le fait que malgré la mort, les défunts sont toujours là et qu’il faut s’en soucier et leur garder une place dans nos vies. Ce message a en tout cas été reçu à la Mostra de Venise en 2013 puisqu’il a été récompensé par le Prix Horizons du meilleur réalisateur, tout simplement parce qu’il est prodigieux de maîtrise et d’émotions. Une belle histoire, une « belle fin » qui ne vous laissera pas insensible et que vous pouvez encore découvrir au festival Ciné O’Clock ce jeudi 5 février à 16h15 ou vendredi 6 février à 19h.
Et si vous n’avez pas l’occasion d’assister à ces avant-premières au Zola, rassurez-vous le film sortira le 15 avril dans toutes les bonnes salles de cinéma. En plus de ce film époustouflant, ne ratez pas non plus la soirée British Thrills de ce soir à 20h45 qui vous propose plusieurs courts métrages britanniques et écossais qui vous donneront de belles sueurs froides à n’en point douter.

Jérémy Engler

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *