Une déclaration

Les Clochards Célestes célèbrent l’amour fou avec Love Manifeste, de la Compagnie Gangmouraï, un spectacle créé d’après Pas dans le cul aujourd’hui : lettre à Egon Bondy de Jana Černá, écrivaine tchèque au caractère et à la plume bien trempés. Le caractère et la plume seulement ? Nous vous laissons le découvrir par vous-mêmes.

 

« Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire » (Apollinaire, « Nuit rhénane »)

« Salut, Jana ». C’est ainsi que se termine la lettre que Jana Černá destine à Egon Bondy, son mari. Cette désinvolture finale synthétise parfaitement l’heure et quart que nous passons dans la salle avec Margot Segreto, l’actrice, et François Arbon, le musicien, qui tripote assidûment sa console sur scène à la manière dont Jana voudrait tripoter la « bite » de son mari. Car oui, Jana Černá écrit bien volontiers « bite » ainsi que « chatte » et « sperme visqueux » dans une seule et même phrase, et ce, dès qu’elle le peut. Désinvolture, mais également irrévérence et crudité sont des termes qui qualifient les mots de l’écrivaine et l’attitude sur scène de Margot Segreto : regards complices, haussements de sourcil, sourires en coin et clope au bec, elle donne corps et vie à la lettre et rend compte de la vivacité de son autrice. Et c’est avec un plaisir certain que nous voyons se briser les idées reçues, le « raisonnable » et les « atrocités conjugales » en un éclat de rire. Ce même éclat de rire accompagne les rêveries pourtant follement érotiques, voire pornographiques, de cette femme désirant ardemment son mari, duquel elle est séparée pendant une dizaine de jours. Il fait se rejoindre dans le même élan joyeux le sexe et les conversations sur « l’immortalité des hannetons ».

 

(c) Cie Gangmouraï© Cie Gangmouraï

 

Liberté et confiance sont contenues dans le rire. La lettre de Jana Černá n’est pas seulement une déclaration d’amour à caractère sexuel, elle est une ode à la confiance en soi et à l’imagination, « une chose que certaines personnes ne peuvent même pas imaginer » ; elle est une tentative d’exorciser Egon – et nous aussi par la même occasion – de sa tendance à l’autodévalorisation, un « péché mortel » au sens propre du terme, puisqu’elle conduit peu à peu à la mort de l’imagination, et de l’esprit qui se dénigre. Elle est l’aveu d’un amour total, complet et perpétuellement dynamique.

 

Jana et Egon : leur vie, leur œuvre

A l’image d’Egon philosophant dans les cafés, Margot Segreto semble, par moments, se produire dans un café-concert. Devant un micro sur pied, elle lance ses phrases sur les divers rythmes que François Arbon fabrique sur sa console. L’association des deux oscille entre le spoken-word et les mixtapes de Bon Entendeur. Les sons des touches de la machine à écrire sont amplifiés et dupliqués pour créer un rythme rapide qu’épouse alors la voix de l’actrice et que suivent les lumières qui s’allument et s’éteignent à divers endroits de la scène : Margot performe, et fait de la lettre de Jana une chanson à interpréter, à partager et, si possible, à inscrire dans la mémoire des spectateurs. Leur mémoire est d’autant plus réceptive qu’une proximité se constitue peu à peu entre eux, l’actrice et l’autrice.

 

(c) Cie Gangmouraï (2)© Cie Gangmouraï

 

Cette dernière fait d’ailleurs elle-même de sa vie un spectacle. En rappelant à son mari certains de leurs plus intenses ébats, elle imagine un « spectateur neutre » qui y assisterait, choqué. Ce spectateur neutre est transposé dans la salle, il ne voit pas les scènes décrites mais peut se les imaginer, s’il le veut. Néanmoins celui-ci n’est pas choqué mais, grâce à la connivence qu’installe l’actrice par son jeu, complice et témoin bienveillant de leur amour fou. Nous avons envie de dire que cette passion si intense est romanesque, et l’autrice nous donne raison, puisqu’elle envisage sa vie avec Egon comme « un brillant chef-d’œuvre à conserver pour les générations futures ». Mais si leur passion se constitue en exemple, ce n’est pas pour son sublime tragique et mortifère – nous ne sommes pas chez Racine –, c’est au contraire pour sa puissance positive et profondément joyeuse ; si bien que nous ne pouvons nous empêcher de nous dire que si leur séparation avait été définitive, et non réduite à quelques jours, cette déclaration d’amour n’en aurait été que plus puissante encore, par sa capacité à irradier de joie malgré tout celui qui la lit, l’écoute, ou la voit prendre chair sur scène. Love Manifeste est le cri d’un amour fou qui chasse la tristesse et la platitude…en un éclat de rire.

 

Love Manifeste, au Théâtre des Clochards Célestes du 18 au 22 septembre 2019. Durée 1h15. Spectacle déconseillé aux moins de 16 ans.

Avec Margot Segreto (jeu) et François Arbon (musique)

Adaptation et mise en scène de Chrystel Pellerin

Lumières d’Hervé Georjon

Scénographie de Niko Chatelain

Pas dans le cul aujourd’hui : lettre à Egon Bondy de Jana Černá est un texte publié aux éditions La Contre Allée, dans une traduction de Barbora Faure.

 

 

Article écrit par Alice Boucherie.

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