A la rencontre d’Aïcha M’Barek et Hafiz Dhaou pour leur nouveau spectacle au Toboggan de Décines, Sacré Printemps

La Maison de la Danse propose en partenariat avec le Toboggan de Décines, le spectacle Sacré printemps de la compagnie Chatha, dirigée par Aïcha M’Barek et Hafiz Dhaou. Cette compagnie qu’ils créent en 1995 et s’installe en 2005 à Lyon se propose de faire un pont au-dessus de la Méditerranée entre la France et le Maghreb. Leur spectacle mêlent le hip-hop, la danse contemporaine mais aussi la tradition populaire tunisienne. Fort de leur envie de créer des ponts entre les cultures, leurs créations voyagent un peu partout et ils se sont déjà produits sur presque tous les continents en passant par l’Afrique, le Moyen-Orient, l’Europe ou l’Amérique du Nord.
Même s’ils vivent en France, leur lien avec l’actualité tunisienne est très fort. Aïcha M’Barek et Hafiz Dhaou, ont voulu créer un spectacle qui met en valeur, à travers la danse, les grands bouleversements de la révolution au sein du monde arabe et ont d’ailleurs appelé leur spectacle Sacré printemps en référence au printemps arabe. Ils imaginent donc ce nouveau spectacle, à l’image de la Tunisie actuelle, qui cherche à se réunir et à se rassembler malgré toutes les tonalités différentes. Sept danseurs seront présents sur scène les 5 et 6 novembre 2014 à 20h30 au Toboggan à Décines.

Pour voir un extrait du spectacle, cliquez ici

Pouvez-vous nous parler du message que vous délivrez à travers votre spectacle ?
Hafiz Dhaou : Oui, bien sûr. Suite aux évènements du printemps arabe nous avons voulu faire un spectacle qui mette en valeur ce que les gens ont traversé là bas. Par la danse et les mouvements du corps, nous exprimons la souffrance.

chatha-saison_0

Dès que le rideau se lève pour que les danseurs entrent en scène, le spectateur voit des mannequins posés sur le coté droit de la scène ; ils donnent une impression de figement, qui contraste avec la danse des artistes… Pourquoi la présence de ces mannequins en papier sur scène ? à quoi servent ils ?

Hafiz Dhaou : C’est une façon de réorganiser les gens entre eux. En réalité, ils ne sont pas vraiment côte à côte bien sûr, le fait de les avoir mis tous ensemble montre un pays entier, la totalité des gens qui le peuplent.
De par leur différence, ils montrent aussi la volonté d’un pays à se rassembler et à se réunir malgré les contrastes et contre tout ce qu’ils ont traversé, comme un message de paix.
Aïcha M’Barek : Ces mannequins ne sont pas là par hasard, ils sont porteurs d’un certain discours et regardent le public plus qu’ils ne dansent avec les danseurs.

Personnellement, je pensais que ces mannequins interagissaient avec les danseurs et témoignaient du peuple en train de se révolter…

Aïcha : C’est intéressant ! Chacun peut les voir comme il veut et je trouve intéressant le fait que vous les voyiez ainsi. Cela dépend aussi de l’endroit où vous êtes placés dans la salle.
Hafiz : Attention, ils sont en noir et blanc et nous en couleur !! Ils témoignent davantage d’un message vers le public mais encore une fois, chacun les voit comme il veut.
Ces mannequins sont des gens qu’on connait et qui ont posé pour nous réellement  dans une posture particulière ! Ce sont des chorégraphes, des artistes… Mais il y a aussi des anonymes. Il y a cette femme, dont on voit le soutien gorge, il y a la chanteuse aussi qui chante pour nous dans la bande son…
En fait, nous sommes partis dans ce projet de dessinateur avec Bilal Borrini qui est un illustrateur, qui est venu en Tunisie et qui a dessiné de mémoire des gens qui sont tombés pendant la révolution, à partir du récit des enfants.
Nous avons voulu que ces mannequins portent une trace de la réalité qui s’est déroulée là bas ; c’est comme une empreinte de leur présence sur scène.
Cet illustrateur a donc disposé les mannequins dans une medina à Tunis de façon très spontanée, nous sommes passés après et avons découvert les mannequins disposés ainsi.
Nous avons perdu la trace de cet homme ensuite puis nous avons eu des nouvelles en mars ; il a été retrouvé mort assassiné à Detroit en juillet. (silence)
On a donc demandé à Dominique Simon, qui est lyonnais et illustrateur ici de les faire. Finalement, au lieu d’avoir cette culture mortifère et sinistre dans la mémoire de ces mannequins, nous avons eu des dessins plus gais, tournés vers la vie.
Ce que nous délivrons comme message c’est davantage celui de la vie, de l’avenir, de l’optimisme que celui de la mort et de la désolation.

Sacre-printemps-photo-Jef-Rabillon

Le spectacle commence dans l’obscurité avec pour seule musique celle d’une femme qui chante a capella, sur la liberté… La bande son au début est très belle, poignante voire dramatique… que pouvez vous en dire ?

Hafiz : Elle est un message pour la femme. C’est une voix féminine, seule sans instrument qui se fait entendre et résonne, comme symbole de la délivrance des femmes, très lourde de sens.
De plus, elle a été créée uniquement pour la pièce, grâce à Eric Aldea avec lequel on collabore depuis la Biennale 2006.

Dans le spectacle, il y a un morceau où la place est laissée exclusivement aux femmes de la troupe. Elles commencent une danse toutes les trois, très belle et les mouvements qu’elles tracent sont encore plus saisissants… Cette danse des 3 femmes était assez intéressante, pourquoi avoir choisi de ne faire danser que des femmes ?

Aïcha : Cette danse est un choix. On ne voit pas le visage de ces trois femmes pendant qu’elles dansent, et c’est évidemment pour une raison : c’est le symbole du bafouement de leur liberté, de leur claustration, de leur interdiction. Cette danse était très forte pour nous, elle symbolise aussi la possibilité pour ces femmes de se délivrer par un moyen (ici c’est la danse) mais il y en a plein d’autres !
Hafiz : D’ailleurs, notre message pour les femmes est clair, pendant que les 3 danseuses dansent, nous (les danseurs hommes) mettons en avant et déplaçons uniquement les mannequins femmes sur le côté.

w_evenement_img_150_141001095001

Vous êtes un groupe très soudé, il y a peu de solos, ou de duos mais beaucoup de danses d’ensemble. Il y a par ailleurs un très beau passage où tout le groupe, qui était disparate, se meut doucement au sol pour se rejoindre peu à peu et former un seul bloc. Pourquoi ces danses de groupe ?
Aïcha : En effet, il y a parfois des gens qui s’extraient ou s’extirpent (surtout pendant la 2ème partie) mais le groupe est toujours là toujours présent. Nous avons voulu faire une danse de groupe à nouveau pour montrer la dimension collective de notre message.
Hafiz : Oui c’est vrai. Par exemple, Stéphanie (une des danseuses) s’extraie au bout d’un moment du groupe mais elle se réintègre peu à peu dans le reste du groupe.

Il y a peut être un moment où Amala (un des danseurs) est hors du groupe, il mime le geste de lancer de cailloux très symbolique évidemment… est-il hors du groupe ?
Aïcha : Non, c’était justement une façon pour nous de le faire porte parole du groupe. Un seul parle pour les autres, mais il y a toujours le groupe autour. C’était pour montrer justement, que chacun réagit comme il veut ; nous n’avons pas tous les mêmes réactions face à une contrainte.
Certains se taisent, sont cloitrés comme le reste du groupe, d’autres agissent, se rebellent comme Amala qui mime sans cesse ce geste répétitif comme une rengaine éternelle.

Ce spectacle reste un message d’espoir et de dénonciation à travers la danse.

Propos recueillis par Alicia à l’occasion d’une rencontre organisée au sortir d’une répétition ouverte au public


Pour en savoir plus sur le spectacle, cliquez ici

Une pensée sur “A la rencontre d’Aïcha M’Barek et Hafiz Dhaou pour leur nouveau spectacle au Toboggan de Décines, Sacré Printemps

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *