Une interview exclusive d’Emilie Flacher qui explique le processus de création d’une pièce de théâtre de marionnettes

Le mardi 4 novembre à 19h30 au Théâtre Municipal de Roanne sera créé le troisième volet du projet « Ecris-moi un mouton » intitulé On en croirait pas ses yeux. Cette pièce sera reprise le vendredi 7 novembre à 20h30 au Théâtre Théo Argence de Saint-Priest. La compagnie Arnica est une compagnie qui favorise le théâtre de marionnettes. Mais pas celui que vous pensez… Découvrez l’univers de cette compagnie grâce à Emilie Flacher, metteure en scène de la troupe, que nous avons rencontrée lors de la création de ce troisième volet.

© Emile Zeizig
© Emile Zeizig

Qu’est-ce que la compagnie Arnica ?

Emilie Flacher : La compagnie a été créée en 1998. Elle s’est montée à Lyon 2, nous étions plusieurs à étudier à l’université en Arts du Spectacle.
D’abord, on a plutôt fait du théâtre et après il y a eu une rencontre très forte avec la marionnette notamment par les spectacles de la compagnie Emilie Valantin et également par d’autres spectacles de marionnettes pour adultes qui nous ont confrontés à un nouveau répertoire de théâtre, avec des questions dramaturgiques.
Donc vers 2000, on s’est mis à faire de la marionnette. D’abord, on s’est inspiré de la tradition, sur comment on manipule des personnages qui portent le texte comme des acteurs mais avec la spécificité des marionnettes. Puis petit à petit, on s’est rendu compte qu’il était intéressant de questionner ce qui se passe entre la marionnette et son manipulateur, entre le manipulateur et l’objet, cela nous semblait être un axe intéressant pour questionner la dramaturgie. Donc depuis, on cherche toujours un certain rapport entre la dramaturgie et le rapport du manipulateur avec l’objet. Chaque texte va amener un rapport différent, une façon d’amener des images différentes mais c’est bien le texte qui pilote. On s’est donc tourné de plus en plus vers les écritures contemporaines car elles posent des questions entre la voix et la figure qui nous intéressent particulièrement et avec cette spécificité d’essayer de parler d’aujourd’hui, de ce qu’on traverse maintenant, du monde d’aujourd’hui. C’est vraiment ça qui est prégnant dans nos créations.

Êtes-vous seulement metteure en scène ou aussi actrice dans la troupe ?

Non, moi, je suis juste metteure en scène. C’est peut-être aussi la spécificité de la construction de cette compagnie. Traditionnellement les marionnettistes font tout, mais nous on est vraiment structuré comme une compagnie de théâtre. Moi je fais aussi des marionnettes mais je ne joue pas, je n’interviens que dans la conception plastique du spectacle. Le départ c’est vraiment une dramaturgie et le rapport que je vais créer avec l’objet et donc moi je conçois des objets pour cette dramaturgie de plateau. Je suis à l’origine des personnages et de la scénographie.

« J’ai l’impression qu’on cherche toujours des images qui sont de l’ordre de la convocation. »

 Dans votre mise en scène, les marionnettes descendent sur scène, pourquoi les faire tomber au lieu de les faire apporter par un comédien ou par un accessoiriste ?

[NDLR : L’interview a été réalisée pendant le processus de création et à la fin d’une répétition] Là en fait, on cherche le début du spectacle. Hier soir, on a fait un bout-à-bout de toutes les scènes qu’on a de ce spectacle et il nous apparaît qu’il y a la nécessité que le personnage arrive dans un univers.
En fait, l’histoire se passe dans la tête d’un homme, on est dans sa tête et on assiste à une projection dans l’avenir de cet homme. On s’est rendu compte qu’il valait mieux que le personnage chute pour montrer petit à petit qu’on entre dans sa tête plutôt que de le faire entrer avec un comédien. Actuellement on cherche comment raconter cette histoire-là. Pour bien comprendre ce qu’on essaye de faire, il faut comprendre qu’on s’inscrit dans une trilogie, il s’agit de la suite d’un premier épisode sur la relation entre la France et l’Algérie. On a traité le passé, le présent et là, on traite l’avenir avec ce dernier épisode. Dans le processus d’écriture, avec l’auteur, on est allé en Algérie et on a rencontré plein de gens qui nous ont livré des témoignages de leurs projections dans l’avenir. Donc ce qu’on montre ce sont des projections dans l’avenir d’autres, ce ne sont pas les nôtres. Je crois que c’est pour ça qu’on a besoin que l’homme tombe d’ailleurs… On a écrit ce texte qui raconte la projection d’un homme qui a immigré en France et qui se retrouve maire de sa commune. Donc actuellement, on cherche l’introduction de cette histoire qui n’est pas évidente puisqu’il chute en France et se voit affubler de plein de responsabilités. Donc si on fait une entrée de marionnette par le comédien, on a une identification directe au personnage et du coup, ça crée autre chose alors que s’il arrive d’ailleurs, il fait plus étranger à cet univers. Voilà, donc je cherche encore ! Ce n’est pas facile, comme on manipule tout l’espace, on a envie que ça s’anime de tous les côtés. Là, il n’y a que deux comédiens en répétition alors qu’ils sont quatre sur scène, souvent, c’est difficile de faire abstraction de ce qui manque pour trouver la bonne scénographie.

 « La marionnette rajoute quelque chose de cinématographique. »

 Je reviens juste en arrière, pour poser ce rapport au jeu de l’acteur avec l’objet, l’entrée de la marionnette est primordiale, c’est primordial de savoir comment on convoque les objets parce qu’à un autre moment, on voit le maire faire un discours et il parle de sa mère. Donc là, la convocation de la mère qui apparaît sur scène est facile à faire puisque ce flashback est dans un récit. Au final, on utilise beaucoup de procédés qui sont proches du cinéma dans le théâtre de marionnettes.

Interview Compagnie Arnica 
© Emile Zeizig

Combien de marionnettes utilisez-vous pour ce spectacle ?

Les marionnettes sont fabriquées pour chaque moment du spectacle, il y en a une quinzaine. Et après, on cherche les formes de marionnette et les façons de les mouvoir qui vont raconter l’histoire et permettre que le texte raconte.
A un moment donné, on part dans quelque chose de très surréaliste, on va dans du rêve, le personnage arpente la ville, il monte sur la table sur laquelle toute une petite ville en carton se déploie. Dans le texte, il arrive à un endroit où il y a des Sagesses qui l’accueillent, lui et les plaintes de ses administrés, et qui représentent les 4 points cardinaux. Pour cette scène là, on a mis longtemps à trouver mais on a trouvé une scénographie avec des personnages qui sont sur des chaises tournantes et qui tournent en rond, donc on a une image de lui entouré de girouettes. Donc chaque personnage est vraiment construit pour les nécessités du jeu et pour servir le texte. Chaque chose est fabriquée en fonction de ça.

Vous avez d’abord pensé la pièce avant de penser les marionnettes au final ?

Oui c’est ça.

Vous est-il arrivé de travailler en pensant aux deux en même temps ?

Pas vraiment, les choses sont vraiment construites dans un ordre prédéfini. Les registres de jeu vont déterminer les objets dont on va avoir besoin. Quand c’est un texte comme celui-ci qui passe entre différents registres de jeu différents, on doit chercher comment passer de l’un à l’autre…

« Le théâtre de marionnette c’est toujours une histoire de rythme. Il faut trouver le bon rythme des choses, le truc qui fait que « pof », ça soit l’image qu’il faut pour qu’on rentre dedans. »

© Emile Zeizig
© Emile Zeizig

Cela vous est-il arrivé de modifier le texte parce que vous aviez une idée en tête à propos d’une marionnette ?

Oui ! Là particulièrement, puisqu’il s’agit d’une commande d’écriture. L’auteur, Sébastien Joanniez, l’a écrit pour nous, pour du théâtre de marionnettes donc là au plateau on réadapte un peu. Puis même, au mois de juillet, je lui ai demandé de réécrire des parties mais parce qu’on est dans une commande d’écriture. Quand on monte une pièce déjà écrite, on se permet des choses mais c’est différent, on ne peut pas modifier le texte selon les impressions du plateau…

Pour revenir à la genèse du texte, pourquoi avoir construit ce texte comme une trilogie ?

Parce que c’est un processus d’écriture dans la durée. Ce projet d’écriture, « Ecris-moi un mouton » est un projet qu’on a commencé avec des anciens combattants puis avec des gens d’origine d’algérienne. En fait, on s’est intéressé à toute cette histoire peu racontée entre la France et l’Algérie et notre histoire coloniale, pour montrer comment cette histoire a une incidence aujourd’hui et tout l’imaginaire qui est lié à ça.
Donc on a rencontré des anciens combattants de la guerre d’Algérie et on a crée une toute petite forme de 40 minutes avec ça. Après, on a passé beaucoup de temps à rencontrer des gens et à s’intéresser à la petite histoire pour une deuxième forme puis on a crée une troisième forme qu’on voulait situer dans le temps, mais pas seulement dans un but de commémoration, mais plutôt dans une vision plus large qui va vers l’avenir. Donc voilà ce projet est né de l’envie de cheminer avec cette histoire le plus loin possible et donc pas en une seule fois. On a cherché à la fois de raconter l’histoire écrite par l’Histoire et de montrer le rapport qu’on a avec l’Histoire mais pour cette troisième forme, c’est plus compliqué car on a un rapport avec l’avenir et on est plus dans la fiction. Dans les deux premières formes de 40 minutes, on avait toujours ce rapport au réel qui se perd ici.

« On cherche toujours des choses simples qui vont raconter beaucoup. »

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© Emile Zeizig

Pour revenir au plateau, vous dites que le personnage principal est un immigré tout juste parachuté en France, mais il n’est pas si typé que cela, pourquoi ne pas avoir choisi un acteur un peu plus typé ?

On est sur une trilogie avec les mêmes acteurs-marionnettistes et il est vrai que c’est une question que nous nous sommes posées à savoir jusqu’où on pourrait aller pour le typer ? Est-ce qu’il faut vraiment aller par là ? Mais cela s’explique que sur ces demandes d’écriture, on est une équipe et on fait avec les acteurs de l’équipe. Mais nous avons évacué cette préoccupation par le fait que c’est la marionnette qui prend ce côté typé en charge donc ça passe.

De même l’acteur ne prend pas d’accent, pour quelqu’un qui vient d’arriver en France, il s’exprime très bien, sans faute, tout fait très français…

Oui, mais le texte est écrit comme ça. On ne voulait pas montrer les difficultés du langage mais plutôt tous ces gens entre-deux qui sont français et se sentent français mais qui ont une culture et une origine différentes.

« J’ai l’impression qu’on cherche toujours des images qui sont de l’ordre de la convocation. »

Pour vous, était-ce une nécessité que le marionnettiste soit l’acteur qui joue ensuite le rôle de la marionnette dans sa forme « réelle » si on peut dire ?

Pas vraiment, ça dépend, par exemple, quand la cabine téléphonique avec la mère arrive, on a d’autres personnages qui arrivent à l’autre bout de la table. On est dans un autre code de jeu, les comédiens les animent et leur donnent leurs voix mais ne prennent pas la place de la marionnette comme c’est le cas à d’autres moments. A cet instant, pour moi, ils sont marionnettistes, ils sont toujours acteurs mais ils délèguent complètement. Dans les spectacles avec délégation, on cherche une façon de placer les acteurs avec une délégation au départ et là c’est le texte qui nous oblige à le faire. Oui ça m’intéresse toujours de chercher un lien entre l’acteur et sa marionnette et sur ce qui peut être intéressant dans ce lien. Ce qui m’importe le plus c’est que l’on voit quelque chose se créer sur scène. Ce qui m’intéresse c’est de voir l’acteur jouer comme un enfant qui invente son monde et donne vie à ses personnages. Ici, on voit l’acteur convoquer des objets pour raconter quelque chose, on voit le truc en train de se faire. Je ne suis pas trop sur l’illusion de la marionnette mais plus sur l’idée de l’enfant qui joue…

Propos recueillis par Jérémy Engler

6 pensées sur “Une interview exclusive d’Emilie Flacher qui explique le processus de création d’une pièce de théâtre de marionnettes

  • 3 novembre 2014 à 23 h 36 min
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    C’est génial de nous faire découvrir un peu des coulisses de la création d’un spectacle de marionnettes! Merci !
    Et puis, c’est drôle, Roanne, c’est chez moi 🙂

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    • 4 novembre 2014 à 6 h 55 min
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      Alors n’hésitez pas à aller voir ce spectacle qui se joue ce soir !

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      • 4 novembre 2014 à 10 h 08 min
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        en fait, Roanne est ma ville d’origine, mais je n’y habite pas…

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        • 4 novembre 2014 à 10 h 13 min
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          Alors venez à Saint Priest vendredi… on trouve toujours une solution 😉

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          • 4 novembre 2014 à 12 h 10 min
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            je suis d’accord ! d’ailleurs je viens de réserver mon billet 😉

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