Une nouvelle amie de François Ozon entre perversion et acceptation de soi

François Ozon, talentueux réalisateur qui sort un film tous les ans, revient en ce mois de novembre avec Une Nouvelle amie. Après Jeune et Jolie qui mettait en scène une mineure qui se prostituait, François Ozon aborde de nouveau un sujet qui touche aux valeurs morales de notre société et pourrait en choquer certains – une veille dame a quitté le cinéma en disant qu’elle n’aimait pas ce genre de film – puisqu’il évoque la recherche et l’affirmation de son identité sexuelle et personnelle. Parce qu’il ne verse ni dans le sentimentalisme ni dans le cliché, ce film a reçu le prix Sébastiane en 2014 lors du festival de Saint-Sébastien qui défend les valeurs de la communauté LGBT (Lesbienne, gay, bisexuelle et transexuelle).

 

Comment faire le deuil de celle qu’on aime ?

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Le film commence par la mort de Laura, la femme de David, joué Romain Duris et la meilleure amie de Claire, interprétée par Anaïs Demoustier qui crève l’écran et éblouit par sa justesse, qui prononce un discours particulièrement émouvant à l’enterrement de son amie d’enfance dans lequel elle jure de prendre soin de sa fille, Lucile et de son père, David. Seulement, elle a du mal à honorer sa promesse au début, elle-même étant en pleine dépression. Elle a arrêté de travailler et son mari, joué par Raphaël Personnaz tente de la soutenir et la pousse à s’aérer l’esprit pour penser à autre chose. Il lui conseille justement d’aller voir David, avec qui elle pourrait partager sa peine et peut-être aller mieux. Elle y va et découvre que Romain Duris s’occupe de sa fille déguisée en femme. Bien que choquée, elle accepte d’entendre les justifications de David. Il explique tout d’abord qu’il s’est toujours déguisé en femme même du temps où il était marié et que Laura était au courant et l’acceptait, à condition qu’il ne se montre jamais en public sous cette apparence. Tandis qu’il vivait avec Laura, cette habitude lui était passée car Laura le comblait totalement. Mais avec sa mort, et devant les difficultés qu’il rencontrait pour s’occuper de sa petite fille de 6 mois à qui sa mère manque, l’idée de se déguiser en sa mère lui est apparue comme une évidence. Ainsi David remplit le rôle du père et de la mère. De plus, il avoue que cela lui fait du bien, car il met les vêtements de sa femme qu’il a retouché, se maquille avec ses cosmétiques et met même son parfum. Ainsi, pour Lucile, comme pour lui, elle ne le quitte pas et reste présente. Si au départ cette idée semble folle à Claire, elle finit par la trouver intéressante. En effet, en passant du temps avec David, qu’elle renomme Virginia, elle retrouve son amie d’enfance, celle dont elle s’occupait et dont elle se sent proche. Ainsi le travestissement de David en Virginia apparaît comme un remède au deuil, les deux trouvant en ce nouveau personnage l’équilibre qui leur manquait…

Une relation perverse ?

UNE+NOUVELLE+AMIE+PHOTO2Claire et le spectateur comprennent vite que David ne se travestit pas que pour sa fille et pour combler le manque de sa femme mais tout simplement parce qu’il se sent bien dans sa peau de femme. Grâce à Claire, qui retrouve l’amie femme qui lui manque, David/Virginia accepte enfin de sortir et de vivre comme une femme. A travers ce personnage, François Ozon nous interroge sur l’importance de se sentir bien dans sa peau et sur l’importance de l’amour. Sa femme acceptait qu’ils se travestissent et c’est probablement pour cette raison qu’il l’aimait tant et qu’il se sentait bien avec elle. Comme elle le comblait, il pouvait refouler son désir d’être femme puisqu’elle le préférait en homme. Seulement sa relation avec Claire est toute différente, elle aussi l’accepte en tant que femme mais elle le préfère ainsi. Elle se sent plus à l’aise quand il est femme que quand il est homme. Ainsi, elle l’encourage dans cette voie jusqu’au moment où elle sent que David/Virginia prend trop de place et que quelque chose la gêne. Alors elle lui dit de tout arrêter et qu’il doit se faire soigner. Il l’accepte, voit un psy et ne se déguise plus pour satisfaire le désir de Claire dont il commence à tomber amoureux. Seulement, elle le fait replonger car Virginia lui manque. Au final, Claire qui voulait l’aider à redevenir homme agit égoïstement et préfère satisfaire son fantasme et cette amitié avec une femme/homme. Elle est attirée par la femme qui se dévoile et non par David, son apparence d’homme la met à l’aise et la fait tomber progressivement amoureuse de Virginia comme elle était amoureuse de sa meilleure amie. D’ailleurs, le début du film, marque cette relation étrange entre les deux femmes. Alors que Claire fait l’éloge funèbre de son amie, en insistant sur le « coup de foudre » que fut leur rencontre, des flashbacks de leur jeunesse surgissent et on voit Claire, toujours restée dans l’ombre de Laura, elle l’admire et semble vivre à travers elle, elle ne paraît pas non plus si heureuse que ça quand sa meilleure amie se marie alors que Laura est ravie lorsqu’elle voit son amie se marier. Si au début, on a dû mal définir quel est ce sentiment de gêne qui habite Claire, on le comprend au fur et à mesure qu’elle se rapproche de David/Virginia. Malgré l’amour de son mari qui la comble, sentimentalement et sexuellement, elle refoule une attirance pour les femmes qui ressort avec David/Virginia. Elle se livre à un jeu dangereux mais le fantôme de Laura l’empêche d’aller plus loin. Elle respectait trop sa meilleure amie pour lui voler son mari… Quand Pulsion et Raison se rencontrent le résultat est souvent détonnant ! Qu’adviendra-t-il pour ses deux âmes en quête de leur identité sexuelle ?

070397Avec ce film, François Ozon traite d’un problème récurrent dans notre société : le regard des autres. Si David a dû mal à assumer son côté femme c’est à cause du « quand dira-t-on ? », c’est pour ça qu’il le cache. Tandis que pour Claire, être amoureuse d’une fille ne lui semble pas naturel. Aussi tant que celle qu’elle aimait n’était qu’une femme, il n’y avait pas de soucis, l’interdit moral de la société était grand mais avec un homme travesti en femme, l’interdit s’amenuise… Tout est possible mais le changement l’effraie… Afin de ne pas dévoiler la fin du film, nous ne pouvons pousser l’analyse plus loin mais croyez-nous le final vaut le détour et brise certains tabous de notre société. Même si avec ce film, François Ozon surfe sur la mouvance actuelle où l’homosexualité et la transgénéricité sont plus acceptées, son film est très bien mené car il pose de vraies questions sans jamais porter de jugements sur ses personnages.

Nous ne pouvons que saluer le fait que François Ozon fasse un film sur la question de l’identité sexuelle dans une société où commence à s’opérer une réelle levée de tabous. De plus, le titre du film est très bien trouvé car le mot « amie » est ambivalent en français, il peut exprimer une relation basée sur l’amitié ou sur l’amour et laisse donc plus de place à l’ambiguïté dans le film. Ce qui n’est pas le cas pour le titre original de la nouvelle de Ruth Rendell dont s’est librement inspirée François Ozon, publiée en 1985 et qui reçut le prix Edgar Allan Poe de la meilleure nouvelle, lui beaucoup plus explicite sur la nature des relations qui unissent les deux héros avec le titre : The New Girlfriend, qui renvoie clairement à une relation amoureuse et non plus amicale. A vous de découvrir à quel point et comment leur relation amoureuse se développe pour devenir une vraie thérapie favorisant l’acceptation de soi.

Jérémy Engler

2 pensées sur “Une nouvelle amie de François Ozon entre perversion et acceptation de soi

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