Une Odyssée mais quelle(s) odyssée(s) ?!

Du 5 au 12 juillet 2019, à 15h, le festival In d’Avignon accueillait la deuxième partie du diptyque de Christiane Jatahy sur l’Odysée, d’après l’épopée d’Homère, Le Présent qui déborde. À la différence de Maëlle Poésy et de Sous d’autres cieux, l’artiste brésilienne s’intéresse à l’œuvre homérique pour réellement raconter notre monde. Elle mêle fiction et témoignage pour évoquer l’odyssée des migrants dans un dispositif scénique qui abolit les frontières des genres.

« Le Présent qui déborde est le récit de multiples odyssées, celle d’Ulysse, celle des gens que j’ai rencontrés, la mienne, celle de chacun d’entre nous. Celle aussi du cinéma qui pénètre le théâtre et du théâtre qui s’immisce dans le cinéma. C’est sans doute la pièce la plus politique que j’ai faite. »
Christiane Jatahy, pour la Comédie de Genève.

Tous des Ulysse !

© Christophe Reynaud de Lage

Bien que certains passages soient restitués fidèlement, la pièce s’éloigne beaucoup du texte d’Homère tout en en respectant la trame. On suit chaque aventure d’Ulysse, chacune devenant une étape du voyage des migrants.
Pour écrire sa première partie, Christiane Jatahy avait approché des migrants exilés en France, cette fois-ci, elle s’est rendue dans l’État de Palestine, au Liban, en Afrique du Sud, en Grèce et en Amazonie pour rencontrer les témoins et comédiens de son spectacle. Ces hommes et ces femmes deviennent des Ulysse, des Pénélope et des Télémaque pour les enfants, tous en transit, tous dans l’attente d’un mouvement. Comme Ulysse lorsqu’il revient à Ithaque, ils perdent leur identité, pas les bienvenus dans le pays où ils se rendent, ni forcément les bienvenus dans le pays d’où ils viennent, ils sont apatrides et doivent se battre pour gagner la liberté d’exister dans un lieu qui saurait les accueillir. Yara, syrienne, émigrée au Liban depuis 7 ans, qui vit dans la peur d’être renvoyée en Syrie maintenant que les tensions se sont apaisées, dit justement qu’elle se sent « comme si [elle] vivait au milieu de nulle part ». Tel Ulysse dont le nom grec a donné le mot « odyssée » pour désigner un long périple, ces migrants ne se désignent plus que comme des voyageurs, des gens en transit en quête d’un lieu paisible où vivre et où se (re)construire…

« Une des questions abordées est le fait d’en finir avec les idées reçues sur les réfugiés. Nous les écartons instantanément de notre monde en leur collant une étiquette qui les maintient à une bonne distance de notre réalité. »
Christiane Jatahy, programme de salle du Sesc Pinheiros

Une immersion totale, notre odyssée !

À notre entrée dans la salle, un film est projeté avec des personne faisant un barbecue, ils semblent nous inviter à partager un moment convivial avec eux puis petit à petit l’atmosphère du banquet se propage à la salle lorsque des musiciens disséminés dans la salle jouent tandis que des comédiens éparpillés au milieu des spectateurs chantent également avant de se transformer plus tard en chauffeur de salle. On se met à danser dans la salle pour communier avec les personnes à l’écran et les comédiens présents dans le gymnase du Lycée Aubanel, cette communion est telle que les images de la salle se mêlent à celles du film projeté devant nous, on devient acteurs de ce spectacle.

© Christophe Reynaud de Lage

Certains comédiens migrants présents dans la vidéo, sont à nos côtés à Avignon et leur voix se confondent avec celle enregistrée stimulant sans cesse notre implication émotionnelle dans cette performance. Nous aussi devenons des Ulysse, Christiane Jatahy nous fait participer à un voyage initiatique aux côtés des migrants, si on ne vit évidemment pas les mêmes difficultés, on partage et est touché par ces hommes, femmes et enfants ballotés par l’océan de la vie jusqu’à nous ramener à l’Ithaque de la metteuse en scène au Brésil. Elle est parvenue à instaurer un climat de bienveillance et une proximité avec nous lui permettant cette fois-ci de se livrer elle-même, au moment de rencontrer une tribu amazonienne. Elle explique qu’au départ, elle voulait filmer la migration des Vénézuéliens de passage par le Brésil mais qu’elle a préféré filmer cette tribu que le gouvernement brésilien veut spoiler de ces terres. Ces migrants de demain souffrent du même problème que les migrants d’aujourd’hui, ils ne sont pas entendus, victimes d’une lutte de pouvoir qui ne les concerne pas et leur identité est remise en question. Cette fin remet en perspective beaucoup de choses et nous interroge profondément ! Une vraie claque !

Christiane Jatahy mêle théâtre et cinéma avec une dextérité incroyable ! On se retrouve immergé dans un voyage sensoriel, initiatique à la rencontre des Ulysse de la Terre. Le public est debout, conscient d’avoir vécu un moment privilégié, une odyssée unique qui restera dans sa mémoire ! Du théâtre intelligent et engagé comme on aimerait en voir plus souvent !

Jérémy Engler

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