Univers fantastique pour une audace angoissante dans Les ombres de Kerohan de N.M. Zimmermann, véritable coup de cœur de Françoise

N.M. Zimmermann est une auteure de livres fantastiques française et fille de l’écrivain Lorris Murail. Elle a publié plus d’une dizaine de livres fantastiques chez les plus grands éditeurs jeunesse.

Une tragédie donne le « LA » à une autre musique

La mère de Viola une jeune fille de 12 ans et de Sébastian un garçonnet de 7 ans vient de décéder. Leur père décide, étant très occupé par ses affaires, de « déménager » ses enfants chez leur oncle au manoir de Kerohan dans le Finistère. Le long voyage se déroule en train et dès le départ de ce dernier, l’auteure nous embarque dans son récit par un périple prématuré pour ces deux enfants, seuls face à leurs douleurs ; le lecteur se sent d’emblée en empathie avec ces frère et sœur. Viola et Sébastian arrivent enfin à la gare et surtout au manoir de Kerohan où Madame Lebrun, la gouvernante, les accueille d’un ton froid en leur faisant faire un bref « tour de l’intérieur » du lieu, somme toute vide, glacial et sinistre, voire poussiéreux. Au quotidien, les enfants voient rarement leur oncle, quant à leur tante et leur cousine : elles restent le plus souvent invisibles, souffrant d’une étrange maladie les obligeant à garder le lit. Le docteur Vesper est à demeure en permanence et sa présence n’est pas très rassurante, si ce n’est effrayante pour nos deux personnages principaux. L’auteure pose l’atmosphère dans cette ambiance étrange, où la bizarrerie semble être de mise dans ce décor insolite d’une Bretagne du XIVè siècle, où les légendes celtiques et le folklore breton se côtoient adroitement sous la plume de l’auteure. Le jour, dans cet étonnant manoir, tout semble normal mais, à la nuit tombée, les choses prennent une autre tournure. Viola, du haut de ses douze ans, s’investit totalement dans son rôle d’aînée, veillant sur son jeune frère Sébastian. Pourtant l’adulte qu’elle se devrait d’être n’ôte pas la douleur relative à la perte de sa mère. Et, en plus, elle a les angoisses d’une enfant de son âge face à son devenir et à celui de son frère. Très rapidement des phénomènes viennent troubler ses réflexions et donnent le « LA » à une autre musique. Est-ce leur imagination qui se joue d’eux ? Perdraient-ils la raison à cause de leurs chagrins si difficiles à vivre ? Se sont-ils réfugiés dans un monde parallèle pour forcer l’oubli ? Tant de questions sans réponse… pour le moment !

L’auteure, habilement, sème des petits cailloux par le biais d’étranges phénomènes perturbant le quotidien ennuyeux des deux jeunes enfants. L’atmosphère devient pesante et dérangeante dans ce vieux manoir, où nous respirons une odeur de surnaturel à venir, où nous ressentions un manque d’air et une envie irrésistible de courir au fond du grand parc qui entoure ce lieu empreint de maléfices. Pour le moment on pénètre grâce à la plume de l’auteure dans cet univers troublant. Et nous n’allons pas être déçus !

La curiosité peut être un vilain défaut ou pas !

Viola possède un caractère très logique et sa réflexion est pleine de perspicacité. Quand son frère lui raconte qu’il a un nouvel ami, elle pense immédiatement que ce dernier est imaginaire mais elle se ressaisit et trouve bizarre ces ombres se faufilant par moment, ces portes claquant seules, ces petits chatouillis la nuit… Une idée commence à germer dans sa petite tête d’aînée vaillant sur Sébastian ! Elle doit découvrir ce que renferment les murs de ce manoir, et la nature exacte de ses secrets alors, petit à petit, elle observe ces étranges phénomènes. La surprise est de taille et quelle taille ! L’ami imaginaire de son frère est bien réel et pénètre la nuit dans le lit de Sébastian pour s’emparer de ses rêves mais ce n’est pas tout : les Korrigans tirés d’une légende existent vraiment ! Ce sont des « sales petites bêtes noires avec une grosse tête d’humain poilue et des yeux rouges » de quoi faire trembler de peur n’importe lequel de nos jeunes lecteurs. Notre jeune héroïne en herbe va elle aussi avoir ses frayeurs et encore bien plus que cela… elle va découvrir le tragique secret de son oncle. Mais avant d’en arriver là tout notre petit monde du manoir va vivre des jours et des nuits très agitées où s’entrechoquent trois mondes : le fantastique, le surnaturel et… le réel !

L’auteur maintient en haleine son lecteur grâce à la montée en angoisse des phénomènes étranges et l’apparition des « monstres ». Tout s’enchaîne admirablement bien, de manière à laisser planer le suspense de cette intrique originale. L’écriture est mesurée, pour une montée en puissance jusqu’à la retombée finale : le dénouement. Quoi que… l’auteure nous dévoile une partie des secrets et laisse libre cours à l’imagination du lecteur pour les autres. À moins que N.M. Zimmermann nous concocte une suite à son roman les ombres de Kerohan ? Juste pour le plaisir du lecteur qui vient de vivre un délicieux moment.

L’ombre du Mystère

Tous les ingrédients sont réunis dans le roman de N.M. Zimmermann pour un récit où le mystère remplit les pages de son univers tantôt fantastique, tantôt surnaturel et parfois les deux. L’imagination de l’auteure galope au son des notes de piano, de l’Ankou et des Korrigans, et celle du lecteur frissonne sous la baguette angoissante du tempo de N.M. Zimmermann. Le choix des deux enfants, surtout de Viola, comme personnages principaux est diabolique et pourtant il laisse la place à une brillante réflexion sur le travail de deuil pour un être cher. Les caractères de Viola et de son frère sont totalement différents : l’un est naïf sans aucun étonnement pour ce qu’il découvre et d’une pensée enfantine logique déconcertante et l’autre est responsable, perspicace, curieuse et angoissée malgré tout par les événements. Une analyse psychologique en demi-teinte efficace dans un récit qui recèle et s’ouvre sur les ombres cachées de bien d’autres mystères. Ce livre ravira le jeune public mais également les adultes amoureux du monde fantastique, surnaturel et réel. Ce sympathique détour vaut le déplacement. Un beau coup de cœur pour une saison d’automne !

Françoise Engler

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