Qui va là ? La tragédie d’Hamlet ou de ses personnages ?

Au collège de La Salle, du 11 au 28 juillet 2016 dans le cadre du festival Off d’Avignon, il était possible de découvrir un théâtre expérimental qui à défaut d’être trop intellectuel propose une œuvre didactique méta-théâtrale. La Compañia Laboratorio Teatro présentait deux pièces en alternance, Quien va ! et Hamletologia, toutes deux inspirées de l’histoire d’Hamlet. Nous nous intéresserons tout d’abord à la 18ème création de Jessica Walker sur la pièce de Shakespeare, Quien va !que l’on peut traduire par « Qui va là ! »

Qui va là ?
– Déroutant !

Dès l’entrée en salle, on est plongés dans le noir, les comédiens sont déjà sur scène et sont en train de jouer de la musique. Les comédiennes portent des perruques et tous sont torses nus, si cela n’a pas une grande signification au début, on comprend petit à petit que cette nudité partielle est réellement porteuse de sens. Comme le dit le sous-titre du spectacle, il s’agit d’une adaptation libre du texte britannique, et la pièce ne suit pas son cours traditionnel. On passe d’une scène majeure à une autre sans transition particulière et c’est à nous de les remettre dans l’ordre. Sans connaissance de l’œuvre shakespearienne, il est difficile de suivre la narration d’autant que les comédiens alternent entre le français et l’espagnol. Malgré les surtitres, ce n’est pas toujours évident de suivre. Les comédiens interviennent chacun leur tour. Tandis qu’une partie joue, les autres regardent et attendent leur tour sur scène. Sept tableaux correspondent à des passages d’Hamlet mais servent un dessein bien plus grand que la restitution d’un texte. Inutile de chercher la poésie shakespearienne, elle est absente du spectacle, ne subsiste que le message de l’auteure-metteure en scène.

© Ulises Fontana
© Ulises Fontana

Qui va là ?
– Réinterprétation !

Si certains reprocheront la disparition de l’histoire originale, il faut saluer l’audace et la lecture qui est faite de la pièce du dramaturge anglais. Pour Jessica Walker, la scène du Spectre devient scène de fantasme où le spectre est jouée par une femme et n’est plus le père d’Hamlet. La fête qui intronise le nouveau roi montre un Hamlet plongeant dans la folie et commençant à remettre en question la place du roi, comme dans la pièce. La différence est qu’Hamlet n’est pas le seul à devenir fou, le roi, au lieu de vouloir étouffer l’affaire et calmer les esprits préfère s’adonner à la folie lui aussi. Il se met à invectiver Hamlet et lui répète : « tocame » (touche-moi) et le jeu des acteurs suggèrent l’inceste entre un Hamlet se faisant violer par le roi afin de rendre son oncle plus sournois et lui conférer plus de puissance et renforcer l’idée qu’Hamlet est un faible et un lâche. L’inceste est également présent avec Ophélie qui souffre d’un profond mal d’amour et qui est consolé par un père qui semble enclin à l’inceste également et lui recommande d’oublier Hamlet comme dans la pièce éponyme. La scène des fossoyeurs est aussi présente et nous offre une petite leçon sur la vie et surtout la mort dans la tragédie et par extension au théâtre, introduisant l’aspect méta-théâtral du spectacle. Puis la reine sort du public, elle, qui se cachait dans le peuple, souhaite se mêler à ses sujets et faire comme eux, c’est ainsi qu’elle se met à chanter comme les autres comédiens mais elle chante faux alors qu’elle est persuadée de chanter juste… Puis elle est jetée hors de scène, elle, la noble n’a rien à faire sur cet espace car elle ne connaît pas la souffrance des petites gens. En sortant du public et en étant invitée à retourner s’y asseoir pour profiter du show, la compagnie brise le 4ème mur et plusieurs fois dans la pièce, ils interagissent avec le public jusqu’à la scène finale absolument touchante.

© Ulises Fontana
© Ulises Fontana

Qui va là ?
– Conscience

La conscience d’être arrive. La phrase la plus connue n’est pas le « qui va là ? » inaugural mais bien « être ou ne pas être ? » et c’est cette phrase que s’approprient les personnages. Ils prennent conscience de qui ils sont, de leur destin dans la pièce de Shakespeare et de la futilité de leur vie. Les personnages secondaires, par l’intermédiaire de Rosencrantz et Guildenstern se rebellent contre leur statut et ne veulent plus être de simples personnages de papier, de simples faire-valoir ! Ils ont une âme, une existence, une vie à vivre et à mener, ils veulent changer le cours des choses et tuer Hamlet pour ne pas être tués. Ils savent que c’est vain car la pièce est ainsi écrite mais leur destin les pèse. Le père d’Ophélie aussi se joint à la lamentation des personnages car lui aussi a un rôle peu enviable mais pourtant essentiel au bon déroulement de la tragédie. Mais il ne veut pas mourir ni que sa fille devienne folle.

Consciente d’avoir tout perdu lorsqu’elle est rejetée par Hamlet, Ophélie se retrouve nue et le restera jusque la fin car sa situation ne s’améliorera pas. Elle perd même sa perruque, laissant voir son crâne chauve qui rappelle la tonte des femmes, qui avaient été trop proches des allemands, pendant la 2nde Guerre Mondiale. Elle a côtoyé le diable de trop près en fréquentant Hamlet et se retrouve sans rien…

© Ulises Fontana
© Ulises Fontana

Tous ont conscience de ne pas être pleinement vivants, ce qui les tue à l’intérieur. Ils se savent condamnés à répéter encore et toujours la même chose, eux comme les comédiens ne sont-ils que des robots à qui on demande de rejouer inlassablement le même texte ? La question est posée, être ce qu’on attend ou être différent pour exister ? Que faire pour se sentir vivre ? Toute la fin de la pièce bascule dans le méta-théâtral et les personnages, ayant pris conscience de leur identité et s’adressant à nous, en arrivent à supplanter les comédiens qui disparaissent réellement derrière leurs personnages alors que dans Hamletologia, ce sont les personnages qui sont supplantés par les comédiens.

Toute la pièce avait pour leitmotiv le mot « toca » et si au départ, il était plein d’allusions sexuelles, la fin de la pièce lui redonne son sens littéral et les personnages viennent communier avec le public et se sentir vivants en touchant silencieusement plusieurs spectateurs chacun.

La pièce se conclut donc sur une prise de conscience collective tant du point de vue des comédiens, des personnages que du public sur l’importance d’exister et d’être qui on est.

Jérémy Engler

Une pensée sur “Qui va là ? La tragédie d’Hamlet ou de ses personnages ?

  • 8 septembre 2018 à 21 h 01 min
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    Etre ou ne pas être est souvent considérée comme la phrase la plus remarquable de HAMLET!
    Si elle me parait a plus d’un titre intéressante ,je veux dire que les premiers mots de la pièces sont à mon avis aussi porteur d’une symbolique universelle:
    « Qui va la »
    -qui????? = l’identité…… l’être
    -va???????=le mouvement… le temps
    -la????????=le lieu….. l’espace
    Voila posé les notions essentielles de base avec 3 mots simple
    Ajouté a cela le contexte la vigie ,la nuit ,la solitude de la vigie,sont angoisse par rapport à son rôle être attentif et a l’écoute d’un hypothétique danger.
    Cela me rappel une oeuvre présentée dans le cadre de la biennale d’art contemporain de Lyon.
    Il s’agissait d’une expérience sensorielle :on devait rentrer dans un couloir avec une obscurité parfaite et donc une absence de repère et on devait marcher sans rien voir pendant plusieurs mètres….
    L’obscurité nous obligeait d’être vigilant avant d’avancer en ayant l’impression de ne pas savoir ou nous étions et ou nous allions, tout droit a droite ,a gauche et pourquoi avancer sans repères avec une angoisse très présente…
    Je me permets ce parallèle entre cette expérience et celle que nous suggère Shakespeare:
    l’angoisse de la vigie qui sait qu’un danger inconnu peut survenir…
    la nuit et donc l’absence de visibilité ….
    le rôle de la vigie qui lui impose d’être la et attentif
    Si je résume simplement ce sont les conditions de vie de chacun:
    A. On ne sait pas ou on est…
    B. On ne sait pas ou on va…
    C. On avance ,on se construit avant même de se poser des questions et surtout avant de pouvoir y reflechir avant même que notre cerveau existe…
    La réponse est déja donnée avant de poser la question (être ou ne pas être) :
    être : nous sommes avant de ne plus vouloir être…
    ne pas être: C’est un choix de ne pas faire le chemin mais qui ne réponds en rien aux premières questions fondamentales A,B,C énonçées ci-dessus.

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