Valérie Rouzeau – Pas revoir : Une voix poétique singulière pour dire le monde et c’est le coup de coeur pour Mathilde

« Et d’aventure ma main
Saurait faire autre chose
Ma tête ne suivrait pas
Elle est remplie de trous
A la cuisine passoire
Couture chas de l’aiguille […] »
[Vrouz, Valérie Rouzeau]

Valérie Rouzeau, née en 1967 dans le Cher et vivant actuellement en Belgique, est une poétesse contemporaine et une traductrice d’œuvres poétiques anglaises comme certains recueils de Sylvia Plath ou Wiliam Carlos Wiliams. Elle a aussi signé quelques chansons pour le groupe de rock Indochine.
Une plume singulière, un élan poétique incontrôlable la caractérisent. Jouant avec les normes du genre ou les délaissant afin de laisser libre cours à son verbe, elle transporte les émotions de la vie quotidienne par ses mots, son rythme, ses juxtapositions, ses néologismes qui ne peuvent laisser le lecteur insensible, même si une bonne dose de culture est parfois nécessaire pour apprécier la complexité de ses écrits. Son regard sur le monde change selon les différents recueils. Il est tantôt cynique, rieur, nostalgique. Les thématiques abordées sont toutes liées à une expérience concrète ou à une réflexion sur un aspect de notre monde : Pôle Emploi, les trois huit, un baiser, une vieille femme dans un hospice, le temps qu’il fait et autres préoccupations quotidiennes.

« Toi mourant man au téléphone pernoctera pas voir papa.
Le train foncé sous la pluie dure pas mourir mon père oh steu plaît tends-moi me dépêche d’arriver.
Pas mouranrir désespérir père infinir lever courir – […] »
[Pas revoir, Valérie Rouzeau]

Pas revoir : un recueil narratif composé de poèmes de l’instant

Rouzeau 2

Valérie Rouzeau a choisi pour ce recueil de raconter la mort de son père en insistant sur l’aspect temporel : de l’appel du médecin à l’enterrement, ainsi que tout le processus de deuil. Sujet peu réjouissant il est vrai, mais qui laisse place à une émotion palpable et à des poèmes assez divers : poèmes d’action, d’événement, de retour en arrière, de constat, de souvenirs et d’anecdotes. Pas revoir décrit l’absence et le vide créés par la disparition d’un être cher. C’est une œuvre de célébration. On ressent à travers chaque poème l’amour porté par la poétesse à son père.
La structure du recueil est linéaire bien que subissant des variations nostalgiques, mais ces allers-retours spatio-temporels sont toujours clairement identifiables, soit par l’utilisation d’un temps du passé soit par une référence précise à un événement marquant. Valérie Rouzeau nous offre un portrait de son père autant en décrivant ses habitudes de vie que les événements ponctuels qui ont marqué son existence. Les souvenirs du temps passé ensemble, induits ou non par la description de photos de famille, sont entrecoupés par les larmes et la peine de l’instant présent où elle doit accepter de ne plus jamais pouvoir lui parler, lui écrire. Pas revoir…

« Papa dire papa dear papa pire : tu te souviens de mon petit cheval blanc ? »
[Pas revoir, Valérie Rouzeau]

Un recueil d’union : passé-présent, père-fille, tristesse-amour-humour

La lecture de ce recueil peut difficilement se faire sur un temps long, et ce, pour plusieurs raisons. Comme il s’agit d’un récit morcelé, il faut pouvoir se souvenir des différents poèmes pour comprendre les liens entre chacun d’eux. Si la lecture est suivie sur un temps court, l’union de tous ces poèmes de l’instant permettra de donner sens à la globalité du recueil et de mettre en valeur le lien paternel. La diversité des poèmes permet de montrer l’intensité de cette relation. De même que l’alternance des humeurs permet de donner à l’amour une dimension d’autant plus grande qu’il est présent dans la joie, dans la tristesse ou dans l’absurde.
Il est aussi plus facile de s’approprier les poèmes une fois le style de l’auteur accepté : la lecture des premiers poèmes peut sembler difficile mais l’accès au sens est facilité dans ce recueil par l’histoire qui nous est racontée. La déstructuration grammaticale, les jeux de mots au niveau de l’orthographe, de la phonétique, ajoutent une dimension poétique porteuse d’émotions une fois l’immersion effectuée.

« Savoir ça voir rien à voir ça n’a et pourtant non c’est toi ta belle tête dure.
Ç’à voir avec toi quand même mais de loin toi-même n’en voyant rien de rien. »
[Pas revoir, Valérie Rouzeau]

Bien que ce recueil date un peu, il reste l’un des meilleurs de la poétesse. La charge émotionnelle est imposante de part le sujet mais aussi de part cette construction narrative qui permet au lecteur d’entrer dans l’histoire et de recevoir ce style poétique particulier sans s’interroger sur le sens de chaque vers. Loin des formes conventionnelles comme le sonnet, Valérie Rouzeau ouvre les portes de la sensibilité poétique par une approche singulière de la langue, montrant que les mots, la grammaire, l’orthographe ne sont pas uniquement des instruments rébarbatifs et scolaires mais qu’ils peuvent être utilisés, modifiés, bousculés pour produire des émotions, du rire ou des larmes, grâce à la fibre poétique.

Mathilde

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