Un véritable coup de cœur de Françoise pour Les petits enfants du siècle issus de la politique de la natalité et d’une économie en plein essor

Chronique d’un héritage où « avoir » rime avec « naissance » mais pas seulement …

Christiane Rochefort est une romancière, essayiste et traductrice française. Elle publie plusieurs ouvrages sous le pseudonyme de Benoit Becker et également sous celui de Dominique Féjos. Sa véritable carrière d’auteur, sous le nom de Christiane Rochefort, débute avec le livre Le repos du guerrier publié en 1958 et récompensé par le prix de La nouvelle vague, l’année de sa publication. Le roman Les petits enfants du siècle est édité en 1961 et en 1973, Michel Favart en tire un film. Le tournage est conforme à l’histoire et se déroule dans un immeuble au cœur d’une cité de Bagnolet.

La vaillante « Jo »

photo1L’auteure nous présente l’univers particulier, et pourtant si commun dans les années 1960, de son héroïne Josyane Rouvet dite « Jo ». Elle en fait une narratrice au langage vif et n’ayant pas froid aux yeux pour un récit d’un réalisme époustouflant. Elle est âgée de onze ans et l’aînée d’une famille de onze enfants ; tout ce petit monde habite à Bagnolet, dans les nouvelles constructions surnommées « les grands blocs neufs ». Nous sommes en 1960, au début de « l’ère banlieue » où les champs et pavillons étaient rasés pour laisser la place à ces grands ensembles de béton. Jo, n’est pas heureuse au milieu de cette fratrie où le plaisir de grandir en s’ouvrant au monde extérieur et l’amour des parents ne peuvent cohabiter avec son quotidien. Son père travaille dans une usine et sa présence est synonyme d’absence, sa mère est une femme au foyer laissant volontiers sa place de mère à Jo. Mais comment pourrait-il en être autrement ? C’est une femme usée par la vie et les nombreuses grossesses. Au fil du temps, la maladie prend le pli sur le peu d’envie restante. La famille repose sur les épaules de Jo et devient une priorité, une obligation, non un choix personnel, et son enfance défile sous ses yeux au rythme des tâches ménagères, des courses, des couches et des soins apportés à ces frères et sœurs. Elle devient en quelque sorte une mère de substitution, une Cosette des temps nouveaux. Elle n’aime pas cette vie bercée par les naissances qui l’empêchent de découvrir d’autres choses et pourtant elle assume tout, même les visites de l’assistante sociale ! Il ne lui reste pas de place pour la rêverie et la solitude devient sa terre d’asile : son amie d’enfance. Son adolescence subira-t-elle le même sort ? Existe-t-il une autre vie au-delà des H.L.M de sa banlieue ?

L’auteure, au travers de sa narratrice, nous dresse un portrait dramatique de l’enfance de Jo et de la vie qu’elle imagine en arrivant dans « les grands blocs neufs ». La description de ces nouvelles cités banlieusardes nous parle d’un temps lointain et pourtant toujours existant, voire même, dramatiquement, pire aujourd’hui. Le seul répit de Jo, sa seule évasion, se résume aux devoirs effectués sur la table de la cuisine une fois le monde environnant endormi ; ses seuls moments de tendresse sont ceux passés auprès de son jeune frère Nicolas « qui comprend tout ». Cela fait peu de choses pour construire une enfance, avoir des repères, grandir avec les bons codes ! Mais ne l’oublions pas nous sommes dans les années 1960 et le monde ouvrier de l’époque ne ressemble pas à celui de nos jours. Les fameux « Codes » et « droits » des enfants ne sont pas une priorité au contraire de la politique de la natalité et au diable les conséquences ! « Naissance » rime avec « allocations familiales » mais certainement pas avec « désir d’enfant » ! Le tableau est noir mais son réalisme est relaté avec un certain sens de l’humour et le lecteur ressent de l’empathie pour la bouillonnante et valeureuse Jo.

Jo, la révolutionnaire

couverture-4L’heure de l’adolescence frappe à la porte de Jo et avec elle tous les affres de sa période. Toujours, le besoin d’évasion lui murmure à l’oreille : réveille-toi, regarde au-delà et cours, vole ! Le temps de la révolte sonne le glas ! Notre brave et vaillante Jo se trouve confrontée à son corps et le désir suscité chez la gente masculine, alors elle va goûter à de nouvelles sensations. Seulement dans cette communauté urbaine, tout se sait et les langues de vipère fonctionnent à merveille ; très vite elle passe au statut de « fille facile », les virées nocturnes s’enchaînent, les sorties de plus en plus fréquentes, puis inexorablement elle se détourne de sa famille. Mais comment faire autrement ? Jo vit son adolescence au milieu d’un environnement froid, fade. Cet enfermement forcé sur fond de mobilisation pour la guerre d’Algérie et la confrontation avec la mort d’un ami soldat engendre de sérieux dégâts dans son esprit. Elle rencontre Philippe et avec lui l’espoir d’un avenir meilleur, mais la réalité n’est pas toujours celle attendue : on n’échappe pas à son destin !

Christiane Rochefort nous démontre l’énorme manque de communication, de tendresse et d’amour au sein de ces familles livrées plus ou moins à elles-mêmes. On ne réfléchit pas, ne pense pas et répète au quotidien les sempiternelles gestes de la danse du bien et du mal. Une vie de fourmi se crée et le fameux « Métro, boulot, dodo » prend tout son sens pour le père de Jo. Quant à sa mère, elle ne dispose pas suffisamment de temps, ni d’envie pour éduquer tous les enfants. Jo, en grandissant, cherche des bouffées d’air pur pour recharger les batteries de son cœur et le seul moyen en vue est la sexualité : un moyen d’exister en banalisant totalement un acte d’amour et le sexe en général. Le sexe et ses actes relégués au rang de loisirs, cela nous rappelle un film sorti sur les écrans dans les mêmes années : Et la tendresse, bordel !

Le début de l’assistanat du peuple par l’état et le nivellement par le bas

Les enfants s’élèvent eux-mêmes, entre eux et tel un escalier : la première marche consolide celle qui suit et se perpétue jusqu’à la dernière. Cette image au sens figuré s’applique parfaitement à la politique de la natalité et ses répercutions sur la politique économique en plein essor à cette époque. L’auteure met l’accent sur cette infernale spirale qui touche une classe ouvrière où les naissances s’appellent Allocations Familiales et primes en tous genres, aide médicale gratuite, cantine et vacances gratuites… ce qui apporte une véritable source de revenu supplémentaire. Un bébé de plus s’apparente à un logement plus grand et l’opportunité de devenir un consommateur, d’améliorer le quotidien et de se maintenir dans un certain confort par l’achat : un frigidaire, une télévision, un canapé, une voiture… Tous ces nouveaux consommateurs peuplent significativement les « villes dortoirs » et contribuent à la croissance économique. La crise du logement favorise particulièrement l’emploi dans le secteur du bâtiment où la main d’œuvre s’avère bon marché car elle est surtout italienne et espagnole.

photo-2-2L’auteure nous parle de la France de l’après-guerre et de ses répercutions marquées notamment par l’amélioration constante des conditions de vie ouvrière et l’apparition du confort et des crédits. C’est le début de l’exode rural au profit de l’urbanisation plongeant ce monde dans une misère et une détresse morale alarmante. Les familles s’agrandissent et les « villes dortoirs » surgissent du sol : la femme devient une machine à reproduire et sa production, les enfants, une valeur marchande ! Les plus grandes distractions pour les parents sont l’apéritif pris entre voisins et le P.M.U mais le manque de culture coupe les liens avec le monde extérieur. Les familles restent entre leurs murs, leurs « grands blocs neufs » illuminés la nuit tel un sapin de noël et si glacials et moroses le jour.

L’auteure nous emporte dans sa chronique grâce à l’écriture sans fioriture, nette et précise, d’une vie, la vraie. Le récit est ponctué d’images fortes sans tomber dans le larmoyant, ni le voyeurisme et la narration est d’un réalisme puissant voire effrayant. Ce livre est à mettre entre les mains de nos collégiens et même de nos lycéens par l’éducation nationale afin que nos enfants comprennent le chemin parcouru et surtout l’origine de certaines de nos banlieues.

Françoise Engler

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *