Vernissage : quoi vous ne consommez pas de chutney ?!

La Compagnie Libre d’Esprit présente dans le cadre du Festival Off d’Avignon trois pièces de son cycle Vaclav Havel : Audience, Pétition et Vernissage. Toutes trois écrites entre 1975 et 1978, mettent en scène le double imaginaire du dramaturge. Bien avant les événements politiques qui l’ont fait connaître, Vaclav Havel écrivait déjà des pièces engagées. Avec sa plume satirique il dépeint avec finesse le courage et la lâcheté des intellectuels dans un régime où ils sont étroitement surveillés. La Compagnie Libre d’Esprit, sous l’impulsion de Nikson Pitaqaj le metteur en scène, est attachée à faire découvrir des textes d’auteurs des pays de l’Est, le Cycle Vaclav Havel est donc la suite naturelle de leur travail. Vernissage est jouée du 7 au 30 juillet à 20h40 au Pandora. Une petite pépite théâtrale à ne manquer sous aucun prétexte !

©Cie Libre d'Esprit
©Cie Libre d’Esprit

Satire sociale et drame bourgeois

Vernissage met en scène Ferdinand Vanek, le double dramatique de Havel, lors d’une exposition créée par un couple d’amis, Michael et Vera. Le vernissage est un prétexte pour faire étalage de leur conception de la vie parfaite. Très vite ils tentent de faire adhérer à leur modèle Ferdinand, qui lui est bien ennuyé d’être ainsi pris en étau entre eux. Dans cette fable la promotion d’une pensée unique passe par la mise en avant d’un art de vivre complètement factice. Sur plateau aucun décor pour représenter cette exposition. Ce qui se joue ne tient que dans la relation qui se tisse entre les différents protagonistes. Le sujet principal n’est pas tant le vernissage en lui même ou l’art plus généralement mais la vie personnelle de Michael et Vera. L’exposition est une vitrine qui leur permet de s’exhiber, un prétexte pour convaincre le monde que leur modèle de couple est le meilleur. Installés en miroir l’un de l’autre de chaque côté de la scène, cernant Ferdinand, ils interagissent dans une harmonie factice. Les comédiens construisent subtilement cet échange ou chaque geste est calculé, quasi automatique, ils se répondent en évoluant toujours dans la même dynamique détonnant complètement avec l’apathie de Ferdinand qui ne rentre absolument pas dans leur jeu social. Il ne leur renvoie pas le reflet qu’ils souhaiteraient et brise l’équilibre du couple, la conversation tourne en rond et le dialogue n’est plus possible. La vie en société qui est dépeinte est à la fois cruelle et drôle, les jeux de regards entre le couple, le décalage avec Ferdinand, les longs silences gênants sont autant de ressorts comiques actionnés par les comédiens qui nous font rire aux éclats. C’est toute l’ampleur du drame bourgeois qui se déroule sur scène. Vera et Michael, à coup de clams au chutney, de vinyles venus de Suisse, de théories sur la décoration intérieure comme reflet du couple tentent désespérément de se persuader en persuadant les autres de leur propre réussite. Derrière une volonté feinte d’aider leurs amis à trouver un soi-disant meilleur équilibre, ils apportent de l’eau à leur moulin pour se détourner de leur réalité trop superficielle. Au quotidien ils construisent la façade qu’ils s’apprêtent à exhiber dès qu’un regard extérieur pourra se poser sur eux. Il pourront alors brandir leur bonheur, la perfection de leur enfant, faire l’éloge incessant de l’autre et réciproquement afin d’exister un temps soit peu et de ressentir enfin une certaine satisfaction. Cette obstination poussée à l’extrême par Vaclav Havel et jouée finement par les comédiens nous fait savourer ces moments. Dire l’harmonie pour la faire exister, s’extasier de la phrase de leur enfant répétée à loisirs « Daddy, une grenouille ça peut se noyer ? », comme si elle était le signe d’une intelligence supérieure ou encore faire étalage de sa sexualité qui se veut débridée. On se délecte de ces situations ridicules où l’on se revoit tous lors d’un diner du même acabit. C’est le type même du bonheur bourgeois, la façade conformiste qui doit être l’ultime but à atteindre.

Dès que tu commences à entourer de soins un aspect de ta vie, immédiatement, tu t’attaques à la prochaine étape, et, malgré toi, tu es pris dans une réaction en chaine…

©Cie Libre d'Esprit
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Dissidence et faux semblants

À travers ce drame bourgeois typique, Vaclav Havel dresse un portrait à charge des artistes et intellectuels se prétendant engagés mais appelant à une pensée uniformisée. Les tentatives de manipulation de leur « amis » dont ils se soucient tant. Toute l’énergie mise au service du façonnement de l’autre à son image. Engagés même physiquement dans cette conversion forcée, Michael et Vera traquent la moindre faille de Ferdinand, insinuant qu’il ne sera pas heureux si son comportement ne correspond pas à l’échelle de valeurs qu’ils ont créée de toute pièce. Dans une escalade frénétique, allant toujours plus loin dans le côté intrusif de la relation, ils se comportent comme l’ange et le démon sur l’épaule de Ferdinand ayant pour même dessein de le faire plier selon leur bonne volonté, de lisser son existence, de le modeler à leur image. Ils mettent toute leur force de persuasion au service la torture psychologique de Ferdinand qui devra vivre et penser comme eux. Dénonciation de la pression qui s’exerce sur les individus qui souhaitent être maitre des choix de leur vie personnelle, Vernissage dresse le portrait à charge de toute une frange des intellectuels, adeptes des faux semblants. Dans le regard de Ferdinand et par son refus simple et naïf de l’injonction de correspondre à l’idéologie majoritairement en présence lors de cette exposition. Sa position est comme un grain de sable dans l’engrenage bien huilé de ce rouleau compresseur de l’art de vivre uniformément. Il est dissident parmi les manipulateurs, résistant par un refus poli d’entrer dans les simulacres sociaux.

On se délecte de la performance de ces comédiens qui nous donnent à voir une comédie humaine absolument irrésistible et qui décortiquent les rapports humains dans tout ce qu’ils ont de plus vils.

Allez-y sans attendre et découvrez également Audience et Pétition jusqu’à la fin du Festival !

Anaïs Mottet

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