Vernon Subutex, le tableau nostalgique d’une société en déclin, signé Virginie Despentes

Virginie Despentes fait son grand retour sur la scène littéraire avec un nouveau roman, Vernon Subutex, sorti le 7 janvier 2015, cinq ans après le prix Renaudot Apocalypse bébé (2010, édition Grasset) et qui sera présenté le 8 mars à la Fête du livre de Bron, lors d’un dialogue avec Philippe Djian sur les illusions perdues. Connue pour son côté subversif et poignant, l’écrivain et réalisatrice retourne une nouvelle fois dans les déboires de la drogue, du sexe, toujours sur fond musical, comme elle a pu le faire pour Les Jolies Choses en 1998. Icône d’une littérature contemporaine trash et tranchante, elle s’appuie sur la misère, les joies, l’envers du décor d’une génération décomplexée, ou tout semble permis, mais à un certain prix.

Une narration qui s’accroche à un passé révolu

vernonDans ce premier tome de Vernon Subutex, le héros éponyme est un ancien disquaires parisien très en vogue qui a dut fermer son magasin suite à la crise du disque. Suite à cette fermeture, alors qu’il n’a plus de quoi payer son loyer, il est expulsé de son appartement et n’a pas d’autres solutions que de s’adresser à d’anciens amis pour trouver logis, prétextant être seulement de passage à Paris alors qu’il a fait sa vie au Canada. Alex Bleach, un célèbre chanteur de rock et vieil ami du héros, lui confie peu de temps avant sa mort un enregistrement sonore, ce qui vaudra à Vernon d’être recherché par de nombreux personnages qui auraient intérêt à détenir ces enregistrements. À la fin du roman, Vernon Subutex n’a plus personne chez qui prétexter le besoin d’un hébergement temporaire : sans argent ni moyen de communication, il se retrouve à la rue. Les nombreux personnages qui flottent autour de Vernon Subutex au cours du roman sont radicalement différents les uns des autres : père de famille bien rangé, actrice pornographique, mari violent, militants d’extrême droite, jeune musulmane portant le voile, trader cocaïnomane, transsexuel brésilien… Le personnage de Vernon Subutex, ainsi que ses amis de jeunesse, sont des enfants du rock des années 80 à 90. Pour l’auteure, présenter ainsi son personnage équivaut à lui attribuer un trait de caractère déterminant. Son appartenance au rock le rattache par conséquence à un courant de pensée, à un mode de vie, à une génération qui revendique son indépendance et son désaccord face à une société embourgeoisée et enfermée dans des carcans. Vernon Subutex fait parti d’une génération et d’un groupe social qui veut se détacher du cocon protecteur dans lequel la société et ses parents le prédisposent. Le héros est présenté comme quelqu’un de passif et mou, qui vit au jour le jour, parfois égoïstement, afin de laisser une place préférentielle au plaisir que la vie peut encore lui apporter, malgré un tempérament résigné. L’atmosphère du livre se construit autour du style propre à Virginie Despentes : une écriture relâchée, un vocabulaire familier et virulent, voir provocateur, un cadre hétéroclite, des personnages parfois touchants parfois antipathiques, mais souvent fatalistes. Les références musicales sont nombreuses, citées par énumérations, et souvent accompagnées de références à un mode de vie volontairement stéréotypé (usage de drogues à outrance, sexualité libérée, etc). Ainsi l’auteure nous plonge dans un univers avec un arrière goût mélancolique, une forme de nostalgie résignée qui ne laisse pas de place à cette génération dans une société nouvelle construite sur des repères radicalement différents.

La peinture cynique d’une société chaotique

© Jérémy Engler
Virginie Despentes au festival des Quais du Polar de Lyon 2015 © Jérémy Engler

À travers son parcours dans l’œuvre, le lecteur suit celui de Vernon Subutex, et se confronte de la même façon que lui aux personnages auxquels il doit faire face. Ces personnages, bien que tous très différents les uns des autres ont un point en commun, ils sont tristes et fatalistes dans leur vision du monde, considérant que leurs plus belles années sont derrière eux. Cette caractéristique commune à tous les personnages, le protagoniste inclus, contribue à octroyer au roman une atmosphère pesante et propice à la réflexion, car au-delà de ce qu’ils sont eux, on devine à travers leur discours que dans une certaine mesure l’auteur parle à travers eux. Par ailleurs, la porosité supposée ou du moins envisageable entre le statut du narrateur et celui de l’auteure, fait se demander s’il y a un aspect autobiographique à cette œuvre, ou quel est le degré d’identification qui existe entre l’auteure et son personnage, si toutefois il y avait une certaine forme d’identification. Quoi qu’il en soit, peu importe à travers la bouche de quel personnage la société est dépeinte, elle l’est toujours avec véhémence, mettant au jour des problèmes contemporains tels que le rapport à l’islam, le comportement face à l’argent, le monde des apparences sur lequel se base la société parisienne bourgeoise (souvent mentionnée en tant que telle), avec une fulgurance telle que le lecteur peut s’en trouver mal à l’aise. Mais à travers tous ces éléments, une question apparaît : s’agit-il de l’éternel motif du « c’était mieux avant » ou d’une vision rimbaldienne de la jeunesse visionnaire ? Cette question se pose d’autant plus qu’elle met en évidence un paradoxe : la culture rock à laquelle ils appartiennent veut s’inscrire dans un mouvement contre-culturel, en opposition face à la société dans laquelle elle évolue, ainsi la société contemporaine à leur jeunesse ne pouvait pas être mieux ou du moins ils ne peuvent pas considérer qu’elle l’était, à posteriori.

Ainsi la mise en place de cette question au cours de la lecture du roman insiste sur l’aspect mélancolique du ton de Despentes, qui est apparu comme central, plus encore que le thème de la critique de la société, car il fait intervenir des éléments liés à la psychologie des personnage et donc de plus fin et individuel. Cette psychologie fait alors bien écho au thème des illusions perdues et donc on se plaira à écouter de vive voix l’écrivain délivrer son point de vue ce dimanche à l’hippodrome de Parilly.
Pour ceux qui n’auraient pas la chance de la voir à Parilly, elle sera aussi au festival des Quais du Polar de Lyon du 27 au 29 mars 2015 et Assises Internationales du Roman de Lyon du 25 au 31 mai 2015.

Lucile Barault

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