Une version interdite de Roméo et Juliette peut-elle exister ?

Pour ce festival Off d’Avignon 2016, la compagnie L’enfant bleue tente le pari de revisiter la plus célèbre tragédie de Shakespeare avec Roméo et Juliette, la version interdite !. Hubert Benhamdine met en scène au Pandora du 7 au 30 juillet 2016 une version totalement burlesque et pleine d’immaturité et de caprices.

Et si on nous avait menti ?

Tel est le postulat de départ de la pièce qui fait des amants deux adolescents un peu attardés. S’il est quelque peu difficile d’entrer dans l’univers au début du spectacle car la présence de deux anges gardiens au-dessus du lit de Juliette est assez incongrue et inattendue, petit à petit, on se laisse prendre au jeu et plus la pièce avance, plus on rit…

Les anges gardiens sont ici présentés comme pervers avant d’être chargés par Juliette de trouver l’homme de sa vie, selon une liste de critères assez folle et impossible à satisfaire. L’ange se met en chasse de cet être parfait et finit par trouver un homme digne d’elle mais avant de les rendre amoureux l’un de l’autre, il a oublié de vérifier si cet amour est possible… Donc Juliette et Roméo tombent amoureux dès le premier regard mais leur amour est interdit puisque Roméo appartient à la famille Montaigu, ennemie jurée de la famille Capulet à laquelle appartient Juliette.

 © Fabienne Rappeneau
© Fabienne Rappeneau

Grâce aux anges, on découvre une Juliette superficielle, un personnage niais quoique parfois lucide et terrifiant. Juliette est une princesse capricieuse capable d’une grande brutalité lui permettant de soumettre quiconque lui tient tête. Roméo est imbu de lui-même et vaniteux. Il se trouve beau et irrésistible et s’en vante autant que possible… Toutefois, bien loin de l’image du personnage noble et courageux, il est ici présenté comme un couard. Un rien l’effraie et il a une attitude sinon précieuse, tout du moins efféminée. Merculio, mélange de Mercutio et de Benvolio, est ici joué par une femme et est amoureux de Roméo. Tybalt est l’incarnation de la violence et de la virilité et il déteste les gens comme Roméo qui n’ont pas de courage. Quant à Frère Laurent, il aide les amants plus parce qu’il est ivre que par souci de réconcilier les deux familles. Vu la description des personnages qui vient d’être faite, on comprend pourquoi cette version a été interdite… Et on ne peut que se réjouir que la compagnie L’enfant bleue la remette au goût du jour.

Quand l’absurde se mêle au ridicule

Les personnages sont d’emblée présentés comme ridicules et leurs actions et réactions ne font que renforcer cette sensation. Roméo et son père font un check dansé absolument ridicule et pourtant, ceci est présenté comme quelque chose de profondément sérieux et respectable. Juliette prend régulièrement une voix de niaise ou d’adolescente boutonneuse dès lors qu’elle parle d’amour. Roméo est montré comme le plus mauvais amant du monde qui après son mariage préfère de loin étudier l’anatomie du corps de Juliette et notamment ces « bulles rondes » plutôt que de l’embrasser ou d’aller plus loin. Les anges gardiens, censés représenter la pureté, deviennent des pervers incompétents, cleptomanes et maladroits. Si la gestuelle des personnages et leurs réactions les décrédibilisent en tant que personnages, elles prouvent que tous ces acteurs ont un talent indéniable ! Car oui, c’est drôle et surprenant ! Les dialogues, parfois truculents, atterrent le spectateur qui ne peut que rire tant c’est en décalage avec le propos de la pièce. On reste scotché lorsque le père de Roméo, comprenant que son fils est toujours puceau, lui explique que lui lorsqu’il partait en guerre, il violait les filles à tour de bras et qu’il le plaint de vivre en temps de paix et d’être obligé de réciter des poèmes pour pouvoir coucher avec… Surprenant, on vous l’avait dit ! À chaque scène, on monte un peu plus dans l’absurde et la folie, la mort des deux amants semble conclure une farce et non l’une des plus belles tragédies qui soit.

Rideaux sur la tragédie

Adieu la tragédie et ses décors somptueux et majestueux ! Tous les acteurs ont des costumes d’époque très élégants pour la plupart d’entre eux et ridicules pour quelques-uns, le décor lui est très astucieux. Des rideaux font office de seul décor mais chaque scène, chaque lieu a des rideaux différents. Ils réussissent avec des rideaux représentant différentes salles d’un palais ou d’une forêt à nous plonger dans l’époque élisabéthaine d’une manière sobre mais efficace. Ces rideaux ne sont d’ailleurs jamais utilisés comme accessoires scéniques. Les personnages ne se cachent pas derrière et ne l’utilisent pas pour créer un effet de surprise, ils les utilisent uniquement pour les sorties et les entrées de scène.

Si cette mise en scène, pour le moins originale, hérissera le poil des puristes, elle ravira les plus curieux, avides de nouvelles lectures de pièces classiques. Grâce à une énergie et une interprétation convaincante et magistrale, on se retrouve noyé dans un univers burlesque, décalé et particulièrement outrancier !

Jérémy Engler

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *