Victor F. un monstre humain ?

Du 25 janvier au 3 février 2017, le Théâtre de la Croix-Rousse de Lyon accueille la pièce Victor F. mis en scène par Laurent Gutman, d’après le roman Frankenstein de Mary Shelley. Victor F. nous convie dans son laboratoire et nous propose d’assister à la naissance de sa créature.

Une conférence drôle et malsaine

Victor F., joué par Éric Petitjean, est sur scène. Il attend qu’on s’installe. Une fois assis dans notre fauteuil, il se lève de sa chaise et s’adresse à nous. Il nous explique son parcours et comment il en est venu à vouloir créer un être humain de toutes pièces. Pour étayer ses propos, il nous montre des tableaux de sa région natale en Suisse, de son premier animal de compagnie mort, ou de son frère, mort lui aussi. Chaque fois qu’il nous présente une de ces œuvres d’art, il se sent satisfait et évoque ces souvenirs, a priori douloureux, avec légèreté et son sourire en rangeant les tableaux installent un côté un peu malsain. S’il nous semble sympathique, on n’est pas tout à fait à l’aise. Puis l’arrivée de sa femme Elisabeth, incarnée par Cassandre Vittu de Kerraoul, qui l’interrompt en plein discours, nous le montre comme un être insensible et seulement intéressé par ses recherches. Il la repousse, semble se détourner de l’humanité alors qu’il veut la créer et qu’il nous convie à son triomphe. Ce triomphe annoncé tourne vite à l’échec. Une fois l’expérience terminée, la créature l’effraie, nous ne la voyons pas mais lui semble apeuré et nous annonce que c’est un échec, qu’il n’y a pas de créature et nous renvoie chez nous.

© Pierre Grobois

La mise en scène retarde au maximum l’entrée en scène physique de la créature, Victor F. fuyant, personne ne lève le rideau ni ne dévoile le résultat de son expérience et on ne découvre sa création que par sa voix. Cette voix nous raconte l’histoire de son point de vue et ses commentaires calmes et candides contrastent avec les propos alarmistes et paniqués de Victor. On a l’impression d’un enfant qui cherche sa place dans le monde. Il ne sait pas qui il est ni les raisons de sa présence sur Terre. En proie à une crise existentielle, il décide de partir à la recherche de son créateur, son père qui l’a abandonné.

La recherche du père

Suite à son échec, Victor est parti en Suisse, avec Henry, interprété par Serge Wolf, son ami aveugle, dans la maison de son enfance pour y retrouver sa femme, seul lien qui lui reste avec la réalité. Écoeuré par son expérience, il retourne vers les humains et donc vers sa femme pour oublier ce qu’il a fait. Mais l’oubli n’est pas aisé, d’autant que tout le monde le questionne sur ce qu’il s’est passé. Si son ami aveugle essaie de le pousser à recommencer, sa femme veut faire de lui un professeur de sciences pour qu’il vive une vie normale, dans un cadre helvète idyllique, retranscrit avec une réalité impressionnante !

© Pierre Grobois
© Pierre Grobois

Il essaie de retrouver une espèce de normalité dans sa vie mais sa création, humanisée par Luc Schiltz, ne compte pas en rester là. Dans une démarche naïve, cette dernière le rejoint en Suisse et ne comprend pas pourquoi il effraie tout le monde jusqu’à ce qu’il découvre son reflet et comprenne. Loin d’être laid, la créature a juste une tête absolument énorme et franchement flippante… son visage n’est pas moche, il est toujours souriant mais ce sourire est plus malsain qu’amical et la rend dérangeante. Toutefois, ceci ne suffit pas à justifier l’attitude de Victor qui a fui devant elle au lieu d’assumer ce qu’il venait d’inventer. Cet enfant dans un corps d’adulte ne cherche que l’affection, ne cherche qu’à comprendre son rôle dans le monde. Il espère des réponses auprès de son père. Rien ne le prédestine à devenir un monstre, il est d’une nature douce et agréable, c’est le rejet de son père qui le transforme. À travers cette réécriture, Laurent Gutman veut questionner le rapport père/fils et montrer comment cette relation complexe, une fois détériorée, peut mener à un désastre et à la naissance d’un être malfaisant.

Un procès oui, mais pour quelles raisons ?

Une fois rejetée, la créature explique à son créateur qu’elle va prendre en haine tous les humains et lui le premier ! Elle le menace de tuer sa femme et ses amis avant de le tuer lui-même. La tragédie de Victor F. est en marche. Il tentera de protéger sa femme et Henry mais en vain. Si la mort d’Henry est un peu banale et misérable, celle d’Elisabeth est incroyable… La créature lui ayant promis qu’il n’aurait jamais d’enfant, Victor F. décide d’en faire un sur le champ. Elle, qui n’attendait que ça, se livre à un numéro de séduction sur la musique aussi hilarant que torride jusqu’au drame… Elle meurt après nous avoir ébloui ! La pièce réussit à ménager les moments de drame et les moments burlesques faisant de cette pièce un excellent moment à passer.

© Pierre Grobois
© Pierre Grobois

Il se retrouve accusé de leurs meurtres puisqu’il refuse d’avouer l’existence de sa création. Il renie et occulte totalement sa progéniture. Mis au banc des accusés, Victor F. ne cherche pas à se défendre et s’accuse du meurtre malgré les tentatives plutôt brillantes de son avocat pour le disculper. Sauf que l’entrée de la créature au procès, qui s’invite comme témoin et exécutant du crime, redistribue les cartes et on n’assiste plus au procès de Victor F. pour meurtre mais pour abandon d’un être à qui il a donné la vie. Quelle en sera l’issue ? on vous laisse la découvrir…

Loin de nous livrer une nouvelle adaptation de l’œuvre de Mary Shelley, Laurent Gutman se sert du prétexte d’une création rejetée par son artisan pour traiter de la relation père/fils et questionner les problèmes du rejet de l’un par l’autre. Au final, cette pièce, malgré une tonalité humoristique et légère, est profondément sérieuse et intéressante.

Jérémy Engler

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *