La vie secrète du fonctionnaire n’est pas forcément celle que l’on s’imagine

La vie secrète du fonctionnaire est un recueil de dix nouvelles écrites par Arnaud Friedmann, lui-même ex-fonctionnaire. Dans ce recueil, nous retrouverons dix personnages, dix histoires, dix points de vue internes avec un point commun : la vaste famille qu’est (que serait ?) la fonction publique, représentée du maître-nageur à l’assistante d’un élu en passant par le guichetier SCNF ou la policière. Qu’est ce qui relie ces personnages au sein de ce recueil de nouvelles ?

La fonction publique, un univers impitoyable

arnaud-friedmannToutes les nouvelles sont liées, au-delà de leur thématique, par un univers commun, où les histoires peuvent se croiser : la France, en 2016. Autre point commun, chaque nouvelle est précédée par un épigraphe, composé de ce qu’on pourrait appeler un « péché capital du fonctionnaire », et d’une maxime qui résonne comme le commandement que doit suivre religieusement le fonctionnaire. Se côtoient donc, parmi ces péchés, « les objectifs », « l’ambition », « les syndicats », « les fainéants », « la routine » ou encore la légendaire « grève ». L’ambition semble être d’expliquer comment ces éléments détruisent les vies de ceux qui représentent l’État.

Humains avant (ou après ?) tout

Photo © Brand X Pictures/Getty Images
Photo © Brand X Pictures/Getty Images

Car oui, avant d’être des représentants de l’État, les fonctionnaires sont des êtres humains. Des personnes. Ici, des personnages. La chose est importante à rappeler : les nouvelles I et VI (respectivement Contredanse et la Possibilité d’une larme) sont brillantes de génie, de vie, d’humanité, et de justesse. Dans la première nouvelle, on est à la place d’une policière, malmenée publiquement par sa hiérarchie pour ne pas avoir respecté le quota de contraventions. Elle sera forcée d’aller au-delà de ses espoirs de justice, condamnée à verbaliser des excès de vitesse toute une journée à un endroit qui ne présente aucun risque. L’autre nouvelle, la possibilité d’une larme, donne le premier rôle à un guichetier cinquantenaire qui a perdu sa fille… Et qui retrouve son sosie parfait dans la queue pour acheter un billet.

Ces nouvelles sont brillantes : dans le premier cas, la syntaxe bien découpée, la désignation des collègues sous la forme : prénom, initiale du nom de famille (avec un policier « Nicolas Z. » qui se transforme « étrangement » en Nicolas S. dans le récit) et l’injustice de la condition de policier nous font immédiatement rentrer dans le recueil. Le second cas, lui, présente habilement le problème « schizophrénique » de la fonction publique : une personne est partagée entre son rôle de représentant d’une autorité neutre, et sa vie complexe d’être humain, avec ses failles, son passé, et ses sentiments. Ces deux nouvelles, a priori pessimistes, finissent sur une note d’espoir – ou du moins sur l’horizon d’un avenir lumineux.

Mais quelques stéréotypes voués à une existence asthénique

Mais l’espoir n’est pas omniprésent, et le recueil traverse des moments de pessimisme, moments généralement amenés par un type de personnage : les frustrés, notamment sexuels. C’est une thématique assez prononcée dans ce livre : pas de ménage heureux, un veuf, une majorité de divorcés, quelques célibataires et une poignée de couples généralement dysfonctionnels. Tous les personnages – ou presque – manient le même vocabulaire, donnent la même impression de formatage. Très peu de place est faite au dialogue : passeront avant tout le quotidien, la lassitude routinière.

Les situations de certains protagonistes sont parfois tellement pesantes que ce poids s’exerce en dehors de leur travail, et parfois même avant d’être en fonction (cas de la nouvelle IV) … Et parfois les nouvelles sortent totalement du contexte de la fonction publique (tant est si bien que la nouvelle VII semble avoir été rattachée au recueil après avoir été écrite indépendamment). Ce recueil est ainsi rendu plus grave qu’optimiste, loin des blagues usées à force d’être rabâchées sur les fonctionnaires.

Ainsi, La vie secrète du fonctionnaire est une œuvre qu’on pourrait qualifier d’importante (voire d’utilité publique) pour comprendre notre société : on se met à la place de ceux qui sont au sein d’institutions réputées froides, on comprend leur quotidien, et à travers eux s’exprime le malaise actuel de toute une société. Ce livre sonne comme le témoignage d’une société, une volonté de communion entre personnes du privé et du public pour susciter une solidarité qui devient nécessaire.

 

Jordan Decorbez

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