La Visite de la vieille dame : explosive !

Après avoir monté Les Physiciens en 2012, Thomas Poulard renoue avec l’univers si singulier de Dürennmatt, et propose une mise en scène de La Visite de la vieille dame ; la pièce a été jouée le 24, 25 et 26 mars au théâtre de la Renaissance, avec Adeline Benamara, et Sylvain Delcrout.

La victoire de la vénalité

La fable est relativement simple : la pièce présente, comme le titre l’indique, la visite d’une vieille dame, Claire Zahanassian, qui, à force de mariages avantageux, est devenue la femme la plus riche du monde. Après quarante ans d’absence, elle se rend à Güllen, son village natal, qui, aujourd’hui, est totalement ruiné – les usines et les entreprises ont fermé les unes après les autres, et les habitants s’endettent dangereusement. Claire leur fait alors une proposition alléchante : elle leur propose un milliard… à une simple condition : qu’Aldred Ill’, son amour de jeunesse, qui l’a trahie, soit tué.

©Cie du Bonhomme
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Le spectateur assiste alors, dans le microcosme qu’est le village, à la victoire progressive de la vénalité et de l’appât du gain, qui prennent le pas sur toutes les bonnes intentions des habitants, et sur les préceptes humanistes qu’ils revendiquaient jusqu’alors. Comme Claire ne cesse de le clamer, la justice est vendue, rendue partiale, car adaptable aux intérêts des juges. À la manière de Béranger, qui, dans Rhinocéros, voit ses amis et collègues se transformer un à un en bête sauvage, Alfred perçoit petit à petit les indices de la corruption des villageois ; les comportements changent progressivement : on cesse de manifester sa solidarité, de le rassurer ; on lui déconseille de fuir ou de propager l’affaire à l’extérieur de la ville… Ce n’est pas, alors, la couleur verte, les cornes et le souffle du rhinocéros qui témoignent de la transformation, mais une nouvelle dent en or, des achats coûteux, et les chaussures jaunes que chacun arbore tour à tour. Alfred est enfermé dans une spirale infernale qui conduit irrémédiablement à son assassinat : la fable, dénuée de mystère, est effrayante de prévisibilité.

Une mise en scène moderne et dynamique

©Cie du Bonhomme
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Si la fable est prévisible, la mise en scène innove, elle, sur bien des points : d’abord, parce qu’elle ne recherche pas l’illusion mimétique, mais, au contraire, revendique sa théâtralité. Ainsi, les trente personnages initialement prévus par l’auteur sont joués seulement par trois comédiens. Un tel parti-pris empêche toute tentative d’immersion dans la fable, et nécessite de la part du spectateur une certaine gymnastique intellectuelle pour toujours comprendre quel personnage est en train d’être joué. Mais cela permet à la pièce de gagner en dynamisme, et en humour – on pense notamment au lever de rideau, alors que le comédien, consterné par le nombre de personnages présentés par la liste inaugurale rétro-projetée sur scène, fait comprendre, à force de courbettes, qu’il va tous les incarner.

Avec ce procédé, le spectateur est témoin du théâtre en train de se fabriquer : le comédien est mis en avant, et n’est jamais oublié ou confondu avec un personnage qu’il incarnerait ; le personnage n’est pas un individu complexe, mais plutôt une figure, ou un type – le policier, le maire, le prêtre, le proviseur du collège… – que les acteurs peuvent s’amuser à jouer l’un après l’autre. Seul un personnage fait exception : c’est Claire Zahanassian, qui est jusqu’au bout jouée par la comédienne, sans doute pour éviter le travestissement des hommes, qui aurait fait basculer la pièce dans le grotesque ; et, aussi, parce que Claire est un des personnages les plus épaissis de la pièce : le spectateur connaît son passé, ses amours, ses aspirations et ses peines ; ce n’est qu’avec elle que l’identification peut éventuellement encore advenir.

©Cie du Bonhomme
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La scénographie est similaire au traitement des personnages : elle ne s’encombre pas en effet des décors énormes imaginés par Dürenmatt – la gare, l’épicerie, le commissariat, la mairie… – et, sur scène, se tient une simple cloison blanche, qui sert de coulisses aux acteurs. La coulisse est d’ailleurs revendiquée en tant qu’hors scène – on voit les personnages changer de costumes et d’accessoires – et n’essaye pas de symboliser un « ailleurs » de la fable. On peut également évoquer, entre autres, la forêt, qui n’est pas représentée par un décor illustratif, mais par un acteur se faisant, au besoin, pied vert, moineau, ou vieux chêne aux pieds duquel les anciens amants se retrouvent – ce qui donne, par là même, une dimension comique non négligeable à la pièce.

Un rapport à notre monde… Intelligemment inquiétant

La fable possède à l’origine un foisonnement baroque évident, et l’allègement scénique que propose Thomas Poulard la modernise sans rien enlever de sa substantifique moelle. En 1956, au moment où la pièce a été écrite, les pays européens tentent d’oublier la Deuxième Guerre mondiale, les génocides, la collaboration, le règne des dictateurs ; crimes qui, comme dans la pièce, ont été rendus possibles par la collectivité, qui les a ignorés, acceptés ou justifiés – jusqu’à la fin, les villageois ne se sentent pas coupables, et maintiennent que « personne ne l’a voulu » et que  « personne n’y pouvait rien ».

©Cie du Bonhomme
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Au-delà de ce rapport étroit avec la société de l’après-guerre, comment ne pas voir la terrible actualité de la fable ? La pièce nous rappelle que la barbarie devient possible une fois la communauté fragilisée par une grave crise économique… Nous ne sommes pas réellement effrayés par Claire Zahanassian – maîtresse déchue réclamant vengeance – dont l’histoire est finalement tragiquement classique. On l’est beaucoup plus par cette collectivité qui accepte d’agir avec barbarie, et que le public lui-même finit par rejoindre, lorsqu’il acclame avec enthousiasme un discours qui appelle à la haine et la destruction d’un co citoyen, en obéissant aveuglément au panneau « Applaudissements » qui apparaît à ce moment-là…

Un tel spectacle, parce qu’il questionne la nature même de l’Homme, laisse au sortir de la salle le spectateur douloureusement inquiet.

Chloé Dubost

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