La voix de Vanda à l’Espace 44

C’est du 24 avril au 29 mai 2016 que se déroule le festival Acte XXX à l’Espace 44, sur les pentes de la Croix Rousse à Lyon. Cette manifestation est l’occasion de célébrer les 30 ans d’existence de ce théâtre au cœur de la vie culturelle lyonnaise ! Malgré les déboires financiers, le théâtre souhaite pouvoir continuer son action, en espérant que les institutions reprendront leurs actions de mécénat. Parmi les œuvres présentées lors de ce festival, on a pu voir le mardi 17 mai une pièce de Jean-Pierre Siméon Le testament de Vanda, interprétée par Lise Autran et mise en scène par Manon Falippou de la Compagnie La Chambre noire.

Seule sur scène

Le testament de Vanda est un monologue d’un peu plus d’une heure. Ici, la comédienne s’appelle Lise Autran, elle est recroquevillée sur des palettes en bois dans un coin de la scène. Près d’elle une boule de tissu bleu : il s’agit d’un bébé, « sa belette ». La comédienne est bel et bien seule sur scène. Aussi seule que Vanda est seule au monde, et on ne peut que saluer son courage pour une telle performance. Ici, tout est fait pour que le texte soit mis en valeur : la mise en scène est quasiment inexistante, l’espace utilisé de la scène est restreint et le décor minimaliste. En effet, Vanda l’annonce elle même : elle va parler ! Et dire, quand on est une femme comme elle, une fille perdue, ce n’est pas rien. Car voilà tout ce qu’elle peut léguer en testament à cet enfant, pendant qu’elle attend en cellule de rétention. Elle ne peut léguer qu’une parole, pourtant pleine de sagesse. Voilà qui est Vanda, une vieille âme dans un corps vieilli, piégée dans ce qu’elle appelle « notre guerre ». C’est ce testament là, celui de sa terrible histoire, que la jeune femme immigrée transmettra à son bébé, lui qui compte plus que tout pour elle et qu’elle ne touchera pourtant pas une seule fois.
Lorsque Lise Autran prononce ses premières paroles, après un silence long et profond, on sait que sa voix est faite pour ce personnage. Une voix de femme grave, vibrante. Il existe un caractère dans sa voix qui exprime la douleur et la fatigue mieux qu’aucun mot. On sent que cette voix s’est frottée au texte, qu’elle l’a récité encore et encore, qu’elle l’a cherché jusque dans les profondeurs insondables de ses images. Le rythme et la poésie des mots sont mis en valeur par une prononciation parfaite et en ressort un jeu subtile entre le silence et le texte, que l’on sent travaillé, maitrisé.
Cependant on regrette que s’installe un rythme identique tout au long du monologue, et la pièce gagnerait à évoluer dans les réactions ainsi que dans les intentions données. Certes, le personnage doit conserver une unité, mais un jeu qui écouterait davantage ce texte, par ailleurs si bien dit, effacerait tous ces gestes qui appuient trop souvent le rythme des mots, comme dans un exercice. On aurait peut-être davantage souhaité une conversation sur le ton de l’intimité que sur celui de la déclamation.

© scenedecouvertes.com
© scenedecouvertes.com

Un texte d’une beauté sans pareil

Cette pièce est un réel bijou de la langue française. Les mots prennent un sens nouveau et l’on entend ce à quoi on ne prête habituellement pas attention. On redécouvre la misère, le malheur de cette femme pour qui il n’y a pas d’issues. Elle le sait. Cette tragédie qui la poursuit depuis le début empoigne le texte et les mots de Vanda, habille cette dernière avec noblesse et lui donne des airs de grande tragédienne. La langue pourtant est simple, mais elle se déploie avec habileté, s’accorde avec une harmonie sans pareil. Les phrases majestueuses nous parlent des hommes et crient sa bêtise. La langue se fait image pour évoquer la vérité nue qui vous saute à la gorge, l’horreur des hommes, ces hommes qui se détruisent et se haïssent, ces hommes pour qui Vanda est un problème « de place et d’odeur ». Ces hommes, créatures d’un dieu diabolique, qui ont saccagé les rêves de Vanda. Vanda à qui il ne reste plus que cette langue pour dire son testament. Et quel testament !

Le testament de Vanda est une pièce cruelle, et d’une très grande tendresse, magnifiquement incarnée par cette voix si particulière de Lise Autran qui nous berce comme Vanda berce la « belette ». L’espace 44 nous offre encore une fois, durant ce festival, une excellente programmation qui réjouit, et ce pour de nombreuses années encore, nous l’espérons. Car c’est dans les théâtres que la voix des oubliés et de la poésie résonne : où le peut-elle ailleurs, dans le bruit de la vie qui se dépêche ?

Margot Delarue


À voir également dans le cadre du festival Acte XXX :

– Du mercredi 18 mai au Vendredi 20 mai 2016, Le joueur d’Échec, de Stefan Zweig
– Du samedi 21 au dimanche 22 mai 2016, Derrière les perles du 32 bis, Cie les P’tites Dames
– Du mardi 24 au vendredi 27 mai 2016, Lettre d’une inconnue, de Stefan Zweig
– Du samedi 28 au dimanche 29 mai 2016, Monsieur Sten, c’est maintenant !, Concert French Pop.

Pour en savoir plus sur Jean-Pierre Siméon :

Son interview sur sa vision du théâtre
Son interview sur l’essai La poésie sauvera le monde
– 
La critique d’Électre, jouée au TNP
– La vidéo de la rencontre que nous avons organisé autour d’Électre justement

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