Vortex, une pièce de vent

Dans le cadre du festival des arts de cirque Utopistes qui se déroulait à Lyon du 2 au 11 juin avait lieu au Théâtre Nouvelle Génération la création Vortex de la compagnie Non Nova. Créé et interprété par Phia Ménard, ce spectacle météorologique insuffle dans l’enceinte de nos théâtres tornades, cyclones et autres courants aériens. Mais en plus d’être un spectacle visuellement riche, Vortex porte une réflexion sur la mutation et le langage du corps, et plus généralement sur l’identité, à travers une mise en scène inventive.

Un spectacle aérien

Une simple différence de pression atmosphérique suffit à générer un mouvement de l’air et est donc à l’origine du vent. Quand celui-ci décrit un mouvement tourbillonnaire en s’enroulant autour d’un centre de rotation, on le dénomme vortex. Ici, ce mouvement est actionné par une série de ventilateurs, disposés en rond autour de la scène, ronde elle aussi. Vortex, c’est avant tout un spectacle qui met l’air en scène, en donnant un corps à ce qui est invisible. La scène devient une arène, où des sacs en plastique exécutent gracieusement un ballet sur l’air de L’Après-midi d’un faune de Debussy tandis que le personnage central, interprété par Phia Ménard, va progressivement se dépouiller de ses différentes peaux. Alliance de l’air et de la matière, ce spectacle est une invitation à la rêverie et à la beauté. À la manière d’un songe, Vortex nous plonge dans un voyage onirique et poétique, rythmé par des nymphes plastiques, marionnettes virevoltantes assemblées par des bouts de scotch, et orchestrées par un parapluie. Dans cette symphonie théâtrale, le vent donne la cadence, et présente sous nos yeux des tourbillons de couleurs. Difficile de résumer un tel spectacle qui se voit et se vit comme une expérience singulière, tant dans la mise en scène que dans la disposition circulaire des spectateurs. Mêlants arts plastiques et arts du cirque, Vortex apparaît également comme une performance, laissant le hasard guider notre imagination. L’air devient un élément de scène à part entière, avec lequel le personnage central doit interagir dans des ébats aérodynamiques et des jongleries stratosphériques. Envoutant et féérique, ce spectacle nous emporte dans des réflexions climatiques aux origines du vent, et arrive à nous couper littéralement le souffle.

©TNG
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Identité et genre

Mais à travers le jeu du personnage, Vortex aborde aussi la question de notre identité liée au genre. Si on peut y voir une référence implicite à la biographie de Phia Ménard, née Philippe, cette pièce renvoie aussi en partie aux travaux de Judith Butler, philosophe américaine née en 1956, pour qui le genre n’est pas déterminé par le sexe biologique d’un individu, mais est le fruit d’une construction langagière, elle-même liée à un environnement social. Ni parfaitement homme, ni totalement femme, l’identité de genre est une ambiguïté qui se déploie au-delà d’un sens donné par les mots, et peut être vue et entendue de manière différente par chacun. Dans Vortex, Phia Ménard prend le parti d’aborder cette question de l’identité sous l’angle de sa construction à travers la métamorphose de son personnage. Jouant sur les dualités entre masculinité et féminité, vide et plein, souffle et pesanteur, elle illustre par la météorologie les différentes étapes du changement personnel et de la quête identitaire. On assiste alors pleinement à la renaissance d’un être, taillé à partir de formes brutes, et vidé de ses kilomètres d’entrailles de plastique, aux courbes délicates, assurément féminines. Assurément engagé, Vortex est un spectacle qui cherche à montrer la multiplicité de l’être et la complexité du monde par le corps de Phia Ménard, aidée de seulement quelques ventilateurs.

Dans un contexte où le secteur culturel est lui aussi sujet à des tensions et à de nombreux changements, Phia Ménard nous rappelle ici la fragilité et la vulnérabilité de notre condition d’hommes ou de femmes, et de la perception de notre identité, sujet elle aussi à des glissements. Vortex est un spectacle qui se voit comme une recherche sur nous-mêmes, et sur les autres, explorant le fait d’être différent.

Guillaume Sergent

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