War Sweet War, une façade d’une incroyable profondeur

Du 2 au 6 juin se joue dans la grande salle des Célestins War Sweet War, un spectacle mis en scène par quatre mains de maîtres, à savoir Jean-Lambert-wild, Stéphane Blanquet, Jean-Luc Therminarias et Juha Marsolo. Ce spectacle est orchestré dans les moindres détails, intelligemment écrit et esthétiquement subjuguant.

Un conte cauchemardesque

A l’origine de War Sweet War, un fait divers, parmi d’autres, particulièrement glacial. Un couple va tuer ses enfants, pour finir, après trois jours de torture mentale, par se suicider. War Sweet War, ce sont ces trois jours qui nous sont racontés, décryptés. Cette descente aux enfers, psychique et même physique est mise en évidence avec la scénographie à deux étages. Une descente aux enfers, au plus profond de l’être, au plus profond des méandres de l’âme. Mais si le drame est familial, ce qu’il raconte en dépasse largement le cadre. Au delà de ses appartements, se dévoilent bien d’autres choses. La guerre est là, partout. Elle ronge la famille, ses meubles, les murs de sa maison. Elle envahit l’espace. Elle est partout, qu’elle soit économique, politique, idéologique. Peut importe sa raison, elle ne nous est pas donnée ici. Et à vrai dire, là n’est pas l’objectif. La question semble plus générale : comment s’insinue t-elle dans nos vies, nos corps ? Entre conscient et inconscient, les trames et drames se nouent, se montrent à nos yeux suffoqués.
Et parce qu’il y a la guerre, la mort n’est jamais loin. Celle des autres, de ses enfants, de sa famille. Ou même celle qui nous touche directement, notre propre finitude. Que faire alors ? Lui faire face et décider de quand celle-ci arrivera, ou se laisser ronger par elle, jusqu’au point ultime du suicide ? Le suicide. C’est là que le face à face peut enfin avoir lieu, la confrontation avec sa propre fin, son propre corps sans vie, décrépi et recouvert de sang. War Sweet War se découle comme un conte, entre un et cent. Il nous emporte, par delà les mondes, par delà l’espace, mais nous laisse toujours libre d’interprétation. Sans paroles ou presque, les images s’ancrent dans nos esprits, le marquent, mais ne nous imposent au grand jamais une marche à suivre. Le spectacle nous dépeint un tableau, à nous de nous laisser porter par lui, et de voir, par delà ces coups de peinture.

War sweet War 2

Un tableau aux multiples dimensions

Mais au devant de cette trame tortueuse, se dévoile une véritable œuvre plastique. La scénographie à deux niveaux qui nous est présentée ne manque en effet pas d’inventivité, mélangeant monde des morts sur un étage, et monde des vivants sur l’autre. Deux espaces, deux temporalités, qui vont finir par se rejoindre. Petit à petit, la décrépitude de l’un se confond avec l’autre, pour ne faire au final plus qu’un. Les vivants ont finalement été absorbés par les morts.
Seul petit bémol peut-être, le décor des appartements, très détaillé et réaliste, qui a tendance parfois à encombrer et surcharger l’espace et n’apporte au final que peu d’informations essentielles. La volonté de montrer le quotidien aurait peut-être été perçu de la même manière avec une légère simplification.
Mais si le tableau est avant tout intensément visuel, l’environnement sonore n’est jamais en reste, et entoure d’un cocon piquant la pièce. La création musicale est en effet simplement à couper le souffle, et nous emporte immédiatement dans un univers entre extrême réalisme et fantaisie cauchemardesque. La création lumière est elle aussi particulièrement efficace. L’univers s’installe donc inévitablement, que ce soit par la scénographie, la musique ou les acteurs. Un monde à la fois à la fois si proche et si loin de nous. Immédiatement, la peur, la douleur s’installent en nous. La confusion aussi. Tandis qu’un couple évolue à l’étage supérieur, le même se retrouve à l’étage du dessous. Le même, exactement, grâce à l’utilisation de jumeaux. Parce qu’ici, le corps est au centre de tout. Il est les mots, et parvient à dire mieux qu’eux les souffrances et tortures mentales. Le travail chorégraphique est sur ce point bluffant. War Sweet War rassemble le talent de nombreux artistes, et réussit à nous proposer au final un rendu riche et intelligemment inter-disciplinaire.

War sweet War 3

Âmes qui aimez être quelque peu dérangées au théâtre, qui appréciez être emmenées dans une sombre réalité, courez voir War Sweet War. Âmes sensibles mais qui appréciez néanmoins la recherche tantôt sur le sens que sur l’image, là encore, allez voir ce spectacle. A coup sûr, il ne vous laissera pas indifférent. C’est une très belle réussite, bouleversante, comme on n’en a peu vu sur nos scènes lyonnaises cette année. Un univers à découvrir au plus vite avant la création en février 2016 de Richard III -Loyauté me lie au TNG, qu’on attend avec une grande impatience. War sweet War est quant à lui à découvrir en urgence aux Célestins, et ce jusqu’au samedi 6 juin.

Marie-Lou Monnot

2 pensées sur “War Sweet War, une façade d’une incroyable profondeur

  • 5 juin 2015 à 17 h 35 min
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    Ce que j’aime, c’est cette scénographie qui sans avoir vu la pièce, déjà vous plonge dans ce qui n’est pas écrit, mais qui est pensé derrière les écrits.

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  • 8 juin 2015 à 0 h 55 min
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    C’est completement dément ce truc! Je l’ai vu hier au theatre des celestins et je suis encore boulverse par tout ce que j’ai vu et entendu. Je me suis laisse embarquer total dans l’univers de ce couple, c’etait genial. Je ne pensais pas qu’on pouvait faire des choses aussi bien au theatre, il faut le voire absolument.

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