West side story en concert… et en colère

Jusqu’au 19 octobre, le Théâtre de la Renaissance à Oullins accueille une version concert de la comédie musicale West side stroyWest side story, tout le monde connaît l’histoire. C’est Roméo et Juliette version gangsta : dans les rues de Manhattan, deux clans s’affrontent : les Sharks et les Jets, Portoricains contre Américains. Maria (portoricaine) et Tony (américain) s’aiment malgré tout, mais tout finit mal dans la fureur des coups de feu. Immortalisé dans un film mythique en 1961, sous la direction de Robert Wise, et repris moult fois au théâtre dans sa forme comédie musicale, West side story est une pièce culte du XXème siècle. Reprendre l’œuvre et la transformer en concert est un pari audacieux réalisé par Jean Lacornerie et par Gérard Lecointe a pourtant réussi son pari : l’adaptation qu’il a composée pour les Percussions Claviers de Lyon est ravissante.

Xylophone et parataxe

Le théâtre de la Renaissance est cosy. Le cadre est très chaleureux, mais gare à ceux qui ont de longues jambes : les sièges sont très rapprochés et vos genoux pourraient souffrir. Cependant, West side story en concert ne dure d’une heure et quart. Et on est bien heureux que ça ne dure pas plus longtemps.
Si la musique est d’une qualité rarement atteinte, notamment avec des instruments aussi inconnus que des xylophones qui rendent un son magnifique, le reste fait très cafoutch. On en arrive très vite à une sensation de too much. Mélanger chant, projections, bande-dessinée et effets lumineux peut être intéressant, mais on regrette que les effets soient un peu dispersés, sans réel motif, et sans lien. Tout le scénario de l’histoire est projeté, on ne nous épargne rien. Si l’idée était intéressante, on regrette que cela devienne systématique. Tout nous est raconté de cette façon. On nous explique les moindres détails, comme si la musique ne transportait aucune émotion, aucun récit. Ce qui est faux : les percussionnistes (et le pianiste) sont très performants. Ils jouent avec passion, et donnent des frissons.
Très contrairement, les chanteurs sont d’une froideur terrible. Ils sont excellents sur le plan technique : soprano, mezzo-soprano, ténor et baryton font des merveilles avec leurs cordes vocales. Mais passé l’émerveillement premier, on se lasse un peu de tant de performance. On aimerait plus de chaleur dans ces voix, les sentir plus concernés par les notes qu’ils atteignent. Mais leurs efforts pour paraître gais, tristes ou fous sont assez vains, et desservis par une mise en scène grossière qui visite tous les clichés possibles (les femmes superficielles et les garçons crades). Par ailleurs, l’idée de surtitrer les chansons est très bonne – mais il faudrait encore que la traduction soit valable. Rarement aura-t-on vu autant de faux-sens en une heure et quart. Voulant faire concis et trouver quelques rimes, on s’écarte totalement du texte original. On regrettera aussi le parti-pris plutôt renversant de ne faire interpréter « America » que par les deux chanteuses, détruisant complètement le côté « guerre des sexes » de l’œuvre.

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© Bruno Amsellem

Maria + Tony = Bang

West side story est une œuvre profonde, parce qu’elle traite de grands sujets de société. Le plus évident est bien sûr l’intégration d’une communauté fraîchement immigrée dans une société. Cet angle est traité dans la version concert à grands coups de pioche, à travers des formules à l’emporte-pièce « ils ne sont pas encore PRÊTS à vivre en PAIX », peut-on lire à la fin du spectacle. Ces quelques phrases bien pensantes aplatissent complètement l’œuvre, qui est subtile (certains Portoricains sont aussi coupables, car ils vivent en communauté fermée au lieu de chercher à s’intégrer). Un autre angle, plus discret au regard de l’année de création de la comédie musicale, est la condition féminine. West side story est sexiste, certes. Oui, Maria est l’exemple-type de la jeune ingénue complètement soumise à l’autorité masculine. Mais ce qui est intéressant est sa façon de déjouer ces lois, d’accueillir son amant (Tony) à l’insu de tous. Ce personnage pétillant exprime son amour dans la magnifique chanson « I feel pretty ». Elle y explique, grosso modo, qu’elle se sent belle parce qu’elle est aimée d’un beau garçon. La version concert en fait une gamine superficielle et narcissique, surjouant l’artifice et les frous-frous.
Au-delà du côté hautement didactique pour ne pas dire qu’on prend parfois le spectateur pour un imbécile fini (« Le PROLOGUE évoque la RIVALITÉ », peut-on lire projeté au début du spectacle), on appréciera tout de même le travail sur la musique. L’adaptation est une réussite totale, une modernisation franche et magnifique. Les instruments s’écoutent jouer les uns les autres : la synchronie et l’harmonie sont au point. Il n’y a rien de kitch : certains passages privilégient le piano, d’autres les xylophones, sans que cela semble artificiel ou impropre. On sent une nécessité dans la composition qui dépasse le simple arrangement. Et voir jouer des xylophonistes est très intéressant : on se rend compte que c’est un instrument très sportif, et ces bras ont du muscle ! Voir les musiciens jouer aurait pu être un spectacle en soi, mais la volonté de faire moderne l’a emporté.

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© Bruno Amsellem

L’hybridation des genres est une bonne chose. Mais tout a ses limites, et peut-être aurait-il mieux valu, pour ce spectacle, en rester au concert. Les dessins, réalisés par Jean Lacornerie et projetés sur scène, sont sans doute très beaux sur le papier : en contexte ils rendent très mal. On devine à peine de quoi il s’agit, et l’on perd son temps à essayer d’y comprendre quoi que ce soit. Une seule fois, le dessin est intéressant : lorsqu’une belle chorégraphie est ébauchée, au son de « I have a love ».
Le final, tout en pathos, puisqu’un coup de revolver vient précipiter le destin des deux amants dans la tragédie, ne fait pas verser la moindre larme. Si les moult décibels de la détonation ont l’avantage de réveiller vos voisins endormis et de faire glousser les quelques lycéens cachés dans la salle, on regrette qu’il faille user d’un moyen aussi grossier pour faire comprendre la mort d’un personnage. West side story en concert ne fait pas dans la subtilité, et c’est bien dommage. On peut faire confiance au spectateur : si tout le travail d’interprétation est prémâché, il n’y a plus aucun plaisir à suivre une œuvre.

La présentation du spectacle évoque la capacité de West side story à nous faire voyager dans une Amérique fantasmée. Force est de constatée qu’avec cette version concert, on reste dans son siège à Oullins. On met de l’eau dans son vin en s’émerveillant des xylophones et de l’arrangement musical merveilleux. Pour contrer la débauche de projections inutiles, on peut fermer les paupières. Car le « regard moderne sur cet opus qui date déjà de plus d’un demi-siècle et qu’il était urgent de revisiter, de réinterpréter » peine à être convainquant. Et si West side story ne prend pas une ride, la version concert montre qu’elle est complètement dépassée par la technologie moderne. Dommage, l’entendre en mp3 aurait été largement suffisant.

Willem Hardouin

Une pensée sur “West side story en concert… et en colère

  • 17 octobre 2014 à 14 h 52 min
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    finalement, avec ou sans place pour les jambes, il n’est pas à recommander 😉

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