“Who’s gonna pay for the wall ?”

Du 10 au 20 mars 2020, au Théâtre Nouvelle Génération, Joris Mathieu nous accule, dos au mur, dans En Marge !, sa nouvelle création avec la compagnie de Haut et Court. À moins qu’il ne nous fasse monter en haut du mur ? C’est vertigineux. Gare à la chute. Image mise en avant : (© Nicolas Boudier)

(À lire en écoutant la musique d’Un homme et une femme.)

© Nicolas Boudier

« La chute, c’est la conscience qui se remplit » (Charles Robinson, « Avant-propos » à Krach de Philippe Malone)

Ça lui rappelle l’histoire du bonhomme qui se jette du dixième étage et qui à chaque étage dit « jusque-là, ça va ». Harry caustique, bleu. De l’autre côté du mur, c’est toujours lui, petit point vert sur fond vert, sur le fil du rasoir, toujours prêt de basculer, un flingue à la main, sur la tempe, dans la bouche, derrière le crâne. Il ne sait plus où le mettre, il tremble, il suffoque, il nous angoisse. Harry bleu, c’est un discours sur la fin d’une époque qui se déploie en gifs, discours, extraits de films et de publicités, en fils d’actus scrollés frénétiquement. Harry bleu c’est l’analyse de la perte de sens, c’est l’ironie de celui qui sait, justement parce qu’il est tombé lui-même. Harry vert, c’est celui qui a peur de chuter, qui se réfugie dans la voix blanche d’Hermine, celle qui veut le commander et étouffer son mal de vivre dans la grosse bouée en forme de feuille au sommet du mur.

Les deux Harry sont le ruban de Möbius. Il y a un endroit et un envers, mais on ne sait plus lequel est quoi. Parce que si Harry bleu est capable d’ironie, s’il veut nous « apprendre à rire », c’est parce qu’il a suffisamment de recul sur notre époque pour pouvoir en révéler ce qui est risible. Or, il parle comme dans les films, il répète des dialogues de films. Il prétend analyser le réel, mais il est coincé dans la fiction, sa propre parole ne lui appartient même pas – si tant est que notre parole nous appartienne en propre. Et de l’autre côté, Harry vert est sur fond vert, il est effet spécial, réalité virtuelle, il semble se réfugier dans les bras de cette femme à la voix blanche, presque spectrale, à la fois hypnotisante et inquiétante, et justement inquiétante parce qu’hypnotisante. Elle finit par prendre le contrôle sur lui. On dirait presque qu’elle n’existe pas, qu’elle est le fruit de son imagination, ou bien de quelque chose de plus vaste, qu’on appellerait système, et qui vient ramener dans le « droit chemin », de gré ou de force, celleux qui se situent à sa marge. Mais au nom de quoi considérons-nous que ce chemin est droit, et qu’en tant que tel il doit être suivi ? Si Harry vert semble être coincé dans la fiction, ses tremblements, ses pleurs, sa détresse et ses gestes tendres envers Hermine nous paraissent d’abord sincères, profondément touchants, et plus « vrais » que les citations d’Harry bleu. Harry vert et Harry bleu, chiasme troublant. C’est bonnet blanc et blanc bonnet.

On va « apprendre à rire » (Harry bleu)

La fable est ténue, mais le discours est foisonnant, complexe et ne cesse de nous interroger. Nous interrogent aussi les objets posés du côté vert du mur, et qui ne servent jamais. Ils sont juste là, présences fantomatiques laissant traîner leurs ombres noires sur les images diffusées du côté bleu du mur. Nous interrogent les visages des anciens chefs d’Etat d’une Ve République qui se meurt, nous interrogent les vœux du président Macron pour 2018 et la chasse à l’ultralibéralisme dont il ne cesse de parler dans ce discours…On ne peut réprimer un rire.

Parce qu’en dépit de sa noirceur, de toutes ces nouvelles de fin du monde diffusées en voix off ou sur le mur, on rit dans En Marge !. En marche droit dans le mur – le jeu de mots, vous l’avez ? – nous rions de nous, de notre monde et de sa « stupidité ». Nous rions de tous les discours que nous répétons, et comme Harry bleu, nous nous demandons : « Mais où est-ce que j’ai appris tant de conneries ? ». Le montage des images et le montage citationnel – à la fois du texte, mais aussi de la musique – font naître en nous un rire complice lié à la reconnaissance de certaines références, mais également un rire très ironique, et parfois complètement détaché. Et comment ne pas pouffer quand, au milieu des flammes, Harry se prend pour Gérard Depardieu dans Les Valseuses ? « On n’est pas bien là ? Hein ? Putain de merde. Quand on nous fait pas chier, on se contente de joies simples ». Ou bien encore quand il nous balance dans le plus grand des calmes « J’aime l’odeur du napalm au petit matin » – Apocalypse Now – ? 

© Nicolas Boudier

 « Quelle révolution ? » (Philippe Malone, III)

La seule révolution qu’il puisse y avoir ici, elle a un sens physique, c’est celle du mur qui tourne, poussé encore et encore par les deux régisseurs sur le plateau, Sisyphes vêtus de rouge qui poussent toujours du même côté du mur, et qui toujours recommencent, inlassablement. Mais non, il n’y aura vraisemblablement pas de révolution politique, de retournement complet de la situation catastrophique dans laquelle nous sommes. « Ça r’commencera » nous dit Harry bleu. Oui, il a sans doute raison. Tant qu’un pouvoir sera renversé et qu’un autre prendra sa place en gardant la même structure que le pouvoir précédent, tant qu’une domination sera remplacée par une autre domination, l’histoire se répètera, et tournera sur elle-même. C’est inéluctable. Nous sommes enfermé·e·s dans l’irrépressible répétition du même. Le cercle est vicieux.

Rire est alors la seule chose qu’il nous reste. Hermine rit, d’un rire interminable, glaçant, quand elle pointe le flingue sur Harry vert et qu’elle prend le contrôle sur lui. Harry vert, qui ne dit rien pendant plus d’une heure et qui à la toute fin, se moque de lui-même et prononce son jugement. Coupable « d’excès dramatique » et « d’avoir utilisé le théâtre à des fins de désolation ». Lui aussi savait. Il balaie tout d’un revers de main, en attendant l’arrivée d’un prochain Harry sur le plateau du TNG. Et pan.

Faites un pas de côté, et allez voir En Marge ! au Théâtre Nouvelle Génération.

Article rédigé par Alice Boucherie

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